samedi 10 mars 2012

"(re)faire les poches"

Les Radley de Matt Haig, Le Livre de Poche, 8,10 euros.

Une bourgade anglaise aux jardins bien rangés sauf peut-être celui des Radley, un peu trop à l’ombre. Ainsi une famille se voulant discrète ne peut échapper à sa lourde filiation, celle des suceurs de sang. Madame et monsieur sont péniblement parvenus à une certaine aisance, une respectabilité et tout cela dans les normes, sans tricher, sans boire… Tout le roman se délecte du jeu entendu sur les moeurs des vampires sauf que si les adultes sont tirés d’affaire, les enfants non. La demoiselle d’abord, sauvagement agressée découvrira ses prodigieuses ressources, puis le jeune homme gouttera au raffiné nectar par l’entremise de son oncle, le pire des Radley…
Flottant entre les genres, vampirisme, satire, policier, chronique sociale, Les Radley fait preuve d'une originalité de ton qui épuise parfois ses aspects psychologiques. Certes les rebondissements ont le bon goût d’offrir une morale parfaitement attendue mais s’il est déjà question de voir Les Radley adapté en film, il ne faudra pas perdre de vue la singulière rhétorique affichée par Matt Haig.


La carte et le territoire de Michel HOULLEBECQ, J'ai Lu, 8,00 euros.

Incontournable star de la littérature française, Michel Houellebecq aurait fort bien pu, tel qu’il le fait dans ce livre pour Jeff Koons et Damien Hirst se partageant le marché de l’art ou encore pour Steve Jobs et Bill Gates dissertant sur le monde de l’informatique - dans tous les cas quelque chose de ce genre-là -, imaginer un tableau figurant Michel Houellebecq et Frédéric Beigbeder évoquant la littérature française - il y a sans aucun doute songé - mais plus séduisante encore lui est apparue l’idée de s’inviter soi-même et Beigbeder avec, en tant que personnage quasi central de son propre roman (Beigbeder se situant bien plus à la périphérie !).
Hardi petit ! mais aujourd’hui lorsqu’on s’appelle Michel Houellebecq, tout est permis et ce pied de nez à tout ce qui fait école d’autofiction impose dans le même temps une starification absolue et à rebours, Des Esseintes se tenant à proximité de ce Michel Houellebecq romanesque que nous dépeint le Michel Houellebecq romancier.
C’est là, sans nul doute, le plus réussi du roman dont le début, également très bon, se projete dans un futur bien proche comme l’a souvent arpenté J.G. Ballard (Millenium people, SuperCannes…) et qui conserve tout au long du livre un puissant et réel attrait au détriment de l’intrigue qui, quant à elle, manque singulièrement de punch ou, pour le dire autrement, de talent.
Reste les invariables dérives sociétales trop longuement exposées et déjà explorées dans Les particules élémentaires auquel La carte et le territoire peut-être naturellement comparé. Ces dérives essayistes reviennent, sans charme et sans surprise, comme un rabâchage d’ivrogne alors que les (néanmoins beaux) personnages du livre portent déjà bien assez sur eux les théories que veut nous inculquer l’auteur et cela avec évidence.
Jed, Olga, Jean-Pierre, Franz (?) sont à cet égard des lumières neuves qui s’inscrivent magnifiquement dans le décor d’une France au futur proche où les marques abondent dans leur technicité esthétiquement parfaite. N’est-ce pas là l’unique obsession de tous ces gens riches qui nous gouvernent ?


Tante Mame de Patrick DENNIS, J'ai Lu, 7,70 euros. Enfin ! Voici le livre culte par excellence disponible en poche. Comment, vous ne savez-rien de Tante Mame ?


Jeanne de Jacqueline de Romilly, Livre de Poche, 6,60 euros.  Livre posthume de l'académicienne disparue en 2010. Ce livre révèle la merveilleuse relation entretenue avec sa mère. Le Grand Meaulnes de Jacqueline de Romilly selon Marc Fumaroli.



Lennon de David FOENKINOS, J'ai Lu, 5,70 euros. Le chouchou incontesté du monde littéraire s'est délicatement glissé dans la peau de John.


Voter a-t-il encore un sens? par Olivier de Marc

Voter a-t-il encore un sens? de Christophe Lamoure, ed. Milan, 3.95 euros

Professeur de philosophie à Anglet, Christophe Lamoure a déjà publié plusieurs ouvrages aux éditions Milan. Citons Lettres à un jeune philosophe et Petite philosophie du marcheur. Profitant de la période pré-électorale bien désespérante dans laquelle nous nous trouvons, il nous livre un essai très bref et incisif sur le paysage politique actuel.
Sans esprit de polémique, mais dans un style assez décapant, l’auteur stigmatise notre époque. Selon lui, l’inconséquence de nos politiques, la confiscation du débat au nom d’un réalisme discutable place le citoyen dans un désenchantement dangereux. La ronde des « experts médiatiques » diffusant une idéologie dominante qu’on a pu appeler le politiquement correct renforce selon Christophe Lamoure ce sentiment d’impuissance face au réel. Sur un certain nombre de sujet, la mondialisation par exemple, il serait impossible de penser autrement que le discours officiel sous peine de passer pour un «hurluberlu».
L’omniprésence de la communication dont on peut admirer les effets en cette période de campagne électorale ne fait que renforcer l’état de torpeur des citoyens, moins dupes que nos dirigeants le supposent. Plus préoccupante est l’absence de foi en l’avenir symptôme d’une époque à « l’horizon sans relief ».
On se souvient du succès hallucinant de Stéphane Hessel avec son opuscule Indignez-vous! Homme respectable et sympathique mais dont la vacuité du propos était assez désarmante. Mystère de la société du spectacle, le traité de Christophe Lamoure n’a pour l’instant reçu qu’un accueil très silencieux.
Petit précis de circonstance ce bref cri a l’avantage d’essayer de sortir le citoyen du divertissement lénifiant pour exercer une « vigilance démocratique ». Pousser le lecteur à se poser des questions, n’est-ce pas un des rôles majeurs de la philosophie ?
A noter pour ceux que cela intéresse que Christophe Lamoure édite un blog sur la campagne électorale en partenariat avec le journal Sud-Ouest.

Olivier de Marc

Thierry ACOT-MIRANDE présente le poète portugais Herberto HELDER

Le poème continu d'Herberto HELDER, Poésie Gallimard, 7,90 euros.


On n’entre pas à moitié dans les poèmes de Helder. On le fait de la tête et des épaules, du sexe et des jambes, il y faut un don absolu de soi, celui que requiert un escarpement à franchir, car au début on y ressent fortement l’inconfort de cette syntaxe sillonnée d’arcs
électriques aussi bien que de souffles nocturnes glacés.

Le corps, un temps, résiste. Puis, surmontées les concrétions de langage, on découvre de l’animé innommé, et quand s’ouvrent ses vers parfois de totale obscurité, on y chemine en respirant la nuit vaste au dedans.

Les rêves sont aussi réels, aussi vrais que la vie, mais la vie ne l’est pas plus que les rêves. Il y a indifférence totale dans le spectral. S’éveiller ou s’endormir n’apportent, n’enlèvent rien. Ce n’est plus un être vivant qui passe d’un état à l’autre, ce sont ses visions qui, indifféremment, le traversent comme elles passent le prisme
qui les divise et les étale, comme elles franchissent les frontières abolies du jour et de la nuit.
Ce que suggère assez cet art particulier de la variation où n’est jamais varié que l’accidentel, pour souligner sans doute que l’essentiel même n’est qu’accident. En apparence l’être de l’homme.

Désormais on est en mouvement, on est entré dans le mouvement d’un poète qui, peut-être comme Michaux, écrit pour se parcourir, et, qui le fait notamment en se tenant au plus près des phénomènes mobiles ; le temps, les minéraux, la course de la lumière.



"Le regard est une pensée.
Tout fond sur tout, et ce tout, j’en suis l’image.
Retourné le jour montre ses brûlures,
la lumière chancelle,
la beauté est une menace.
- Je ne puis écrire plus haut.
Intérieures, se transmettent les formes."

(Le poème continu)


"Je voulais toucher la tête d’un léopard fou, son luxe
maxillaire. Sentir mes doigts devenir
de granit. Sentir le fascinant
remous de poil
bas ravir furieusement mes cinq doigts.
Comme cinq boules de granit.
Une étoile voltaïque.
L’avaler. Et sentir soudain toute cette pourpre nocturne
me pénétrer, de la main à la face.
Ou une blessure qui m’emportât une jambe puis l’autre.
Sentir entrer en moi
la fable de la démence et de l’élégance
animale. Je sais que le sang me ponctue, et je tressaille
par tous mes pores
avec la sueur de tout cet or qui m’empoisonne."


(Le poème continu)




"Des ongles aux étincelles dans les cheveux. Si la planche
ployait et que le galbe, lentement mesuré,
de soie, l’arc de bas marbre lumineux,
fût le trait d’union d’un pôle
à un autre, points
d’une force terrestre
redoutable. L’espace entre deux noms :
moi et le monde, monde et poème, poème et naissance.
Ou la mort, substantif qui rayonne.
La ligne verbale qui luit sous les doigts,
toute-puissante dans le monde du marbre à coudre les
organes
de la phrase charnelle.
Il me fut donné une fois, le don, et je ne sais plus.
Lieu qui fait écho à un autre sur le papier, je ne sais pas.
Sa raucité lorsqu’il était frappé par le souffle de Dieu,
qui s’écrivait ainsi : le sanglot.
Mort, ici, en un poème, derrière, devant,
mort avec sa musique."


(Le poème continu)
Traduction de Magali Montagné et Max de Carvalho.


De son vrai nom, Luis Bernardes de Oliveira, Herberto Helder est né à Funchal (île de Madère) le 13 novembre 1930. Après des études de Droits puis de Philosophie à l'université de Lisbonne entre 1953 et 1955, il publie son premier recueil en 1958, le très remarquable L'amour en visite.
De 1959 à 1961, il part en exil dans le nord de l’Europe pour échapper au régime dictatorial de Salazar. A son retour au Portugal, il travaille comme journaliste dans la presse écrite ainsi qu’à la radio et à la télévision. Au début des années soixante-dix, il découvre l’Afrique à l’occasion du conflit d’Angola, où il effectue des
reportages.
Considéré comme l’un des poètes majeurs de la deuxième moitié du vingtième siècle, il vit actuellement à Lisbonne, loin des feux des médias et des honneurs qu’il refuse (le prix Fernando Pessoa).
Son deuxième recueil, La cuiller dans la bouche  (1961), rassemble des poèmes écrits entre 1953 et 1960. En 1963, Herberto Helder publie un livre de proses et de nouvelles  Les pas en ronds.  En 1979 paraît la première édition de Photomaton & Vox, une écriture poétique en prose alternée avec dix poèmes en vers.
Son livre le plus récent est Le poème continu  (2001).

Thierry ACOT-MIRANDE

Thierry ACOT-MIRANDE

Temps gelé, nouvelles et novellas de Thierry ACOT-MIRANDE aux éditions de Monsieur Toussaint Louverture

Lorsque nous lisons des nouvelles, souvent, nous sommes nulle part.
Il nous faut toujours changer de cheval ou de train.
Trotter, galoper, s’arrêter puis changer de monture, changer de quai.
Avec  Temps gelé le rythme devient infernal car le monde lui-même a changé et les petites choses naturelles, tout comme les personnages qui vont bientôt s’y mouvoir, se doivent d’être fondamentalement repensés.
L’intérêt que suscite chacun de ces nouveaux départs repose sur la détection d’un nouveau rapport au monde qui guette lui-même le lecteur.
Alors, quel sentiment à la fin ?
De tous ces paysages et de tous les personnages ayant plus ou moins rapport à quelques fantasmes, on prend accoutumance, pouvant ainsi, à l’infini, appréhender ces histoires, pas tout à fait hors du monde, pas vraiment hors du temps et continuer l’expérience de ces fruits inconnus jamais apprivoisés et néanmoins aimés.
 

samedi 3 mars 2012

... Et voilà le Guide Rouge 2012!


Si vous êtes récemment passé devant la librairie, vous n'avez pas pu manquer notre formidable compte à rebours annonçant cette semaine la parution du plus fameux guide des meilleurs hôtels et restaurants de France... : le Guide Rouge bien sûr!
La sélection du Michelin est si attendue que c'est non sans frénésie que nous avons rapidement tourné les pages pour découvrir quels établissements de notre région s'étaient vu distinguer. Alors si vous êtes aussi curieux que nous ou si vous avez tout simplement envie de ne pas vous tromper d'hôtel ou de restaurant lors de vos prochains déplacements dans notre beau pays, n'hésitez pas à venir nous voir.... vous connaissez notre bonne adresse!

Printemps des Poètes, 5 au 18 Mars 2012

Un enfant lit un poème et le monde est plus léger.....


Voici venu le temps où les poèmes éclosent comme des fleurs grâce à la 14ième édition du Printemps des Poètes qui a choisi de se centrer cette année sur la douce thématique de l'enfance.

Les plus jeunes pourront ainsi découvrir ce bel univers à travers des albums comme La poésie ça commence tout petit d'Alain Serres (ed. Rue du Monde), ça  fait rire les poètes, anthologie de pépites poétiques et autres éclats de rire (ed. Rue du Monde), Mon livre de haïkus à dire, à lire et à inventer (ed. Albin Michel Jeunesse) mais aussi à travers différents recueils où sont rassemblés par exemple les plus beaux poèmes de Rimbaud, Baudelaire, Hugo ou encore Tardieu.

Mais les moins jeunes ne sont pas oubliés et pourront trouver source de méditation  en se plongeant dans la collection Poésie Gallimard avec entre autres La terre nous est étroite de Mahmoud Darwich, Destinée arbitraire de Robert Desnos, La Jeune Parque de Paul Valéry ou Poèmes d'Emily Jane Brontë. A moins qu'ils aient une préférence pour les éditions du Points où ils pourront alors retrouver John Keats avec Seul dans la splendeur, Charles Bukowski avec Les jours s'en vont comme des chevaux sauvages dans les collines, ou Nicolas Bouvier avec Le dehors et le dedans s'il fallait n'en citer que quelques-uns...

Et puisque le temps est donc venu, nous ne résisterons pas à l'envie de partager ces quelques vers:

Enfance

Enfance aux yeux de cristal,
Aux paupières de corail,
Enfance aux mains de rivière,
Enfance aux pieds de lumière,
Enfance aux paroles tues,
Enfance aux paroles bues,
Enfance aux lèvres légères,
Aux couleurs de primevères,
Enfance en nous enfouie,
Toute proche, pour la vie!

Georges Jean, Ecrit sur la page

Je suis un phénomène, Elizabeth Atkinson, Alice éd., 14.50€ (jeunesse)

Je suis un phénomène, Elizabeth Atkinson, Alice éd., 14.50€


Faye, une adolescente de douze ans, vit entre une mère fantasque et un grand-père, dont les journées s'articulent autour de promenades interminables avec son chien "parmiggiana", et qui se nourrit essentiellement de pop-corn !
L'adolescente complexée se demande chaque jour pourquoi sa mère n'a pas prononcé son nom à haute voix avant de l'inscrire au registre des naissances.
Alors, comment s'épanouir quand on mesure un mètre soixante-dix-huit, qu'on a les cheveux rouge feu et qu'on s'appelle Faye Noman?
La jeune fille va le découvrir quand une rencontre inattendue va bouleverser sa vie...
Un roman sur le passage à l'adolescence, drôle et émouvant! A déguster frappé, avec une paille!

Lumineux par Monsieur Roudoudou

La théorie de la lumière et de la matière d'Andrew PORTER aux éditions de l'Olivier, 20 euros.


Peu attaché aux nouvelles, j'ai jeté un oeil sur ce livre malgré la 4ème de couverture. A la lecture de ce livre, il ne s'agit pas de "paroles prononcées sans y penser" mais de toutes les paroles jamais osées prononcées auxquelles on pense encore des années après. La photo de couverture résume mieux le livre : un jeune couple (?) dans un coupé rutilant, qui semble emprunté autant que l'homme qui tente de toucher l'épaule en regardant cette femme mais s'arrête sur le dossier du fauteuil, interdit par l'expression du regard de celle-çi dans le vague. La nouvelle qui porte le nom du livre est une merveille. Un classique déjà. Le diable se cache dans les détails dit-on , les miracles aussi puisque ce livre en est un.

 

Un café sur la Lune par Olivier de Marc

Un café sur la Lune de Jean-Marie Gourio, Points Seuil, 7,40 euros. 

De Jean-Marie Gourio nous connaissons tous les célèbres et irrésistibles brèves de comptoir et la non moins géniale série "Palace" diffusée il y a plusieurs années sur Canal Plus. On connait moins le romancier. Il convient de réparer cela au plus vite tant cet auteur est talentueux. A ceux qui proclament à tort que la littérature française est nombriliste on conseillera de lire de toute urgence Un café sur la Lune : livre de science fiction la plus aboutie.

Nous sommes le 15 juin 2095 jour de l’ouverture du premier café sur la Lune. L’auteur nous convie à l’inauguration et c’est pour le lecteur le moyen de rencontrer une galerie de personnages exceptionnelle. Ils sont tous partis de la terre vers la lune contraints ou forcés, tel des aventuriers, à la recherche d’une seconde chance. Un peu comme la conquête de l’Ouest. Il faut dire que la terre est alors dévastée par les catastrophes écologiques et ravagée par la violence et la mondialisation. Tous un peu voyou, laissés pour compte, ils vont enfin pouvoir se réchauffer dans un bar : « on boit un coup, on cause, on s’aime et on se protège ! »

Faire connaissance avec tous ces « voyous » autour des patrons Bob l’irlandais et de son épouse chinoise Tin Tao est jubilatoire et inoubliable. Ils débordent tous d’humanité et de poésie. Vous vous souviendrez longtemps de la môme lune née électriquement chargée. Phénomène rare mais existant sur la Lune et dans l’imagination débordante de l’auteur condamnant ceux qui en sont « atteints à une vie sans contacts possibles avec les autres êtres, car rien n’isole le corps de celui qui les touche de violentes décharges ».

Pour finir, un petit mot sur le style très brillant. Peu de dialogue, une écriture dense, baroque voir surréaliste font de ce livre une petite pépite. Bref, vous l’avez compris, rendez-vous au plus vite au café La pleine Lune. Saoulez-vous de mots et d’humanité sans modération à la santé de l’artiste Jean Marie Gourio.

Olivier de Marc

"Faire les poches"

Voilà bien longtemps que le bonheur est dans les poches, les éditeurs l'ont bien compris puisqu'il ne se passe plus un an sans l'éclosion d'une nouvelle collection. Raison de plus pour les vieilles collections (Livre de Poche, Folio, Points, 10/18...) de leur tenir la dragée haute. Plus il y a de monde, plus on rit.

La bascule du souffle d’Herta MÜLLER Folio Gallimard 6,80 euros.


Prix Nobel 2009, Herta Müller était passée largement inaperçue en France. Troisième livre traduit après Le renard était déjà le chasseur et La convocation, La bascule du souffle offre la singularité d’être né à quatre mains avant que le protagoniste principal Oskar Pastior ne s’éteigne en 2006. Oskar Pastior qui prend le nom de Leopold dans le livre est déporté en 1945 dans un camp russe pour la raison qu’il est allemand ou d’origine allemande bien que vivant en Roumanie.

Ce roman qui prend possession de la langue d’un déporté ne donne pas une réalité précise de ce qui s'y déroule ni des raisons qui ont amené des centaines de personnes dans ce camp. Le fonctionnement du camp est décrit tel que Léopold le voit du haut de ses 17 ans, une incompréhension tranquille voire docile, une accoutumance inquiètante aux excès et le sentiment quasi immédiat d’appartenir à une collectivité et à ses lois, ceci pour un temps indéterminé et même infini.

La rudesse de l’épreuve au froid, à la faim, à une lente déshumanisation provoque en Léopold, bien au-delà d’une initiation, la naissance d’un univers fermé et protecteur, reconstruit après chaque tentative d’oppression supplémentaire et, en fin de compte, adapté à la résistance d’une vie rendue hostile à l’extrême.
La force d’Herta Müller vient de cette reconstitution mentale et littéraire d’un jeune homme qu’elle-même aurait pu croiser dans ce camp sans pour autant reproduire un témoignage posthume mais plutôt une création contemporaine telle que le théâtre et autres spectacles modernes l’entendent.


Le siècle des nuages de Philippe FOREST Folio Gallimard, 7,30 euros.

Le père de Philippe Forest fut commandant de bord à Air France durant de nombreuses années sur plusieurs avions et sur des distances souvent longues. On se doute que Philippe Forest ne l’ai pas souvent vu. Maintenant qu’il est parvenu à l’âge où l’identification à ce père volant est devenue prégnante, il s’attache, en écrivain, à une reconstitution d’une vie un tant soit peu discontinue.

Plus gros morceau, la Deuxième Guerre Mondiale qui surgit après les premiers tressaillements de l’aviation et de ses ouvreurs légendaires (Mermoz, Lindbergh, Blériot…). 1940, Mâcon est une ville comme les autres, en débâcle. Hardiment, Philippe Forest règle l’histoire d’amour de ses parents lors d’une expédition à Nîmes. Il s’agit bien, tout le long, de trouver la bonne distance, la bonne hauteur et d’appuyer là où finalement ça compte vraiment en insérant si possible une position historique qui ne colle pas forcément à celle du père dont il observe pourtant à la loupe la volonté de devenir aviateur.

Ce double décryptage de cinq cent pages s’empêtre parfois dans le souci de trouver une justesse avec l’histoire, la guerre notamment et l’éclairage sur les difficultés évitées par le père que le fils n’ose endosser. On pense alors rencontrer les voies empruntées par Jean Rouaud dans Les champs d’honneur mais Philippe Forest reste sur une ligne dite d’histoire collective et accompagne celle de l’aviation par le biais des ironiques tribulations de son père dont la carrière de pilote de chasse avortera au profit de celle, peut-être plus digne, de pilote de ligne.

La fin du roman persévère dans une sorte de ménagement à l’égard de ce père en refusant d’entrer frontalement dans la tragédie que L’enfant éternel avait relaté. On comprend parfaitement que l’auteur n’est point voulu y revenir longuement mais l’ébauche d’une explication de la mort du père qui n’aurait pas supporter la perte de cette enfant (sa petite fille) n’arrange rien au sentiment que cet écrivain aussi indubitablement intelligent que sensible, ne soit pas encore parvenu à écrire une histoire qu’il semble encore garder en lui. Cette douleur, qui est associée à une écriture sans conteste admirable, la contient forcément mais ne l’évacue pas. D’autres livres à venir y parviendront certainement.



Suite(s) impériale(s) de Bret Easton ELLIS, Pocket 7,10 euros.

Suite(s) impériale(s) rappelle, vingt cinq ans après, deux personnages issus de Less than zero publié en 1984 qui figurait la vie de jeunes nantis de Los Angeles. Deux d’entre eux sont propulsés en 2010 dans Suite(s) impériale(s) qui s’apparente à une série télé dont Clay, premier revenant, écrit les scénarios. Son retour à Los Angeles - il vivait à New York - correspond au casting hollywoodien de sa dernière production intitulée « Les auditeurs ».

Clay appartient au gratin du cinéma, tout comme Bret Easton Ellis à celui de la littérature. Dans cette faune cinématographique, Clay navigue à vue au gré des fêtes de la Côte Ouest où il est connu et reconnu, notamment de Blair, seconde revenante de Less than zero, mariée et stabilisée mais que le retour de Clay à Los Angeles semble agiter.

Un soir, une fille nommée Rain accompagne Clay dans son appartement qui n’est pas vraiment un appartement mais une maison très protégée où l’on surveille, entre autre, sa BMW. Rain parvient à provoquer chez Clay un énorme désir qui pourrait bien l’aider à obtenir un rôle pour « Les auditeurs » sur lesquels Clay a un droit de regard.

Le roman lui-même devient alors comme phagocyté par le style des séries télés, les séquences sont courtes, les dialogues omniprésents, les interrogations permanentes, les rebondissements réguliers et le suspense toujours actif, tout cela au coeur de décors impériaux car Los Angeles, au contraire de New York dont Clay s’est détaché, revêt une forme outrancière dont Bret Easton Ellis a su en tirer une des parts les plus mystérieuses.




Nous étions des êtres vivants de Nathalie KUPERMAN aux Folio Gallimard 5,95 euros. 

Avec un titre présomptueux Nathalie Kuperman fausse la direction de son roman. Certes, il existe bien un choeur pour souder les salariés d’une entreprise malmenés par leur nouveau patron mais chacun y va de sa propre initiative, le choeur se délite et le roman pousse vers des itinéraires bien distincts et veules.

L’exercice valait la chandelle, le monde de l’entreprise pris dans un flux de conscience peureuse, insidieuse et maltraitée renvoie à une actualité proche dont le tempo n’est pas rassurant. Sous le couvert de mouvements variables, les voix aguerries de Nathalie Kuperman tissent théâtralement une toile nauséabonde, sans invectives mais dont les manoeuvres de sauvegarde pour l’emploi peuvent à chacun paraître cruellement familières.

Lu d’une traite ou presque, l’attachement à ces êtres vivants est réel, leurs vies souvent proches du désastre n’en sont pas moins complexes et les démarches qu’ils entreprennent, légitimes. A l’image des cobayes, ces personnages évoluent dans un espace réduit et toujours visible, leurs mouvements hypnotisent autant que leur pauvre voix fuyant l’affolement.



Vice caché de Thomas PYNCHON Points Seuil, 8,00 euros.

1970, un détective privé nommé Doc Sportello s’enquiert du sort d’un promoteur régnant sur l’ensemble de la Californie du Sud. Shasta, petite amie de l’un puis de l’autre, s’est présentée en coup de vent au cabinet du Doc et lui a demandé ce petit service.

Quoi d’autre ? Un brossage en règle de toute la faune de Los Angeles. Alors branchez vos écouteurs, les voix sortent de partout… Le procès de Charlie Manson arrive, la musique surf s’invite, les bagnoles sont rutilantes, décapotées, « planantes », il y a des hippies partout qui s’acharnent à mener leur vie à la cool, les produits dopants abondent au coeur de cette splendeur psychédélique et Doc, le détective, ne s’en prive pas bien qu’il s’en tienne, si possible, à la marijuana.

Malfrats, barjots, policiers, pègre, illuminés, Thomas Pynchon nous régale de situations et de dialogues truffés de bons mots, de délires extravagants, une bouillie informe dont il est impossible de décrocher. Et si son enquête manque à chaque fois de lui retomber dessus, les codes du polar, eux, omniprésents, s’enchaînent d’une manière survoltée. C’est un grand n’importe quoi qui cependant tient la route, Doc n’étant toutefois jamais loin de la rupture, entouré d’improbables farfelus de cette décennie frénétique des années 70.

Le « gonzo » H.Thompson devait lui aussi s’agiter par là avec, non loin, Clint Eastwood alias l’inspecteur Harry ou encore la chevauchée burlesque d’Apportez-moi la tête de Rodrigo Garcia… Thomas Pynchon avait donné un livre tout aussi épique avec La vente à la criée du lot 49. N’ayant lu ni V, ni Vineland, ni l’Arc en ciel de la gravité, ayant abandonné Mason et Dixon à mi pente, étant resté sur les contreforts de Contrejour, avec Vice caché, cette fois, je suis allé jusqu’en haut et au bout de ce polar grandiose qui réhabilite un pan de la culture américaine ou de sa contre-culture.

Le mythe éblouissant de la liberté et de la paix est ici malmené par des pontes beaucoup plus puissants mais il n’y a pas de nostalgie chez Pynchon, ni d’analyse générationnelle, il a plutôt choisi de redonner son énergie à cette époque en lui offrant énormément de dialogues suivis de réajustements qui laissent entrevoir que ce livre a bien été écrit dans les années 2000.

Enfin, ce qui compte vraiment c’est le souffle de cet incroyable romancier qui, telle la vague hallucinante qui finit par surgir à la toute fin du livre, interroge encore sur la personnalité de Pynchon.
Un collectif ? un génie ? Un maître américain de la littérature contemporaine, un être surpuissant qui fait terriblement du bien.


Et puis, et puis...


La Gifle de Christos TSIOLKAS, 10/18, 9,60 euros. La révélation australienne 2011 où comment un barbecue dégénère à partir d'une gifle infligée à un enfant.



 Arrêtez-moi là ! de Ian LEVISON, Liana Levi Piccolo, 9,30 euros.  Un écossais new-yorkais s'emparant d'un chauffeur de taxi pour mieux décrypter les comportements américains. Yes !




Charly 9 de Jean TEULE, Pocket, 6,10. Jean Teulé poursuit sa destinée de romancier à succès en contant une histoire de France à rebours. Imparable.


Rose de Tatiana de ROSNAY, Livre de Poche, 6,90 euros. Tout le monde a en mémoire Sarah. Rose est une autre héroïne qui vit au temps du baron Haussman et de ses célèbres boulevards. Livre poignant à lire absolument si ce n'est déjà fait!



Rosa candida d'Audur Ava OLAFSDOTTIR, Points, 7,50 euros. Le phénomène islandais arrive en poche. Serez-vous le 100 001ème lecteur heureux ?


Apocalypse bébé de Virginie DESPENTES, Livre de Poche, 7,10 euros. Le prix Renaudot rock'n roll 2010 est enfin dans les bacs, pardon, dans les (bonnes) librairies !


Chevalier de l'ordre du mérite de Sylvie TESTUD, Livre de Poche, 6,60 euros. Pour une immersion totale dans le récurage, Sylvie Testud nous reste malgré tout sympathique.