vendredi 15 février 2019

Sur le Mont Mitaké de KulapSaipradit SIBOURAPA

Sur le Mont Mitaké de Kulap Saipradit SIBOURAPA aux éditions Zoé, 19,50 euros.

Après les célébrations de la saint Valentin, pensons à ceux qui nourrissent des regrets éternels, ceux-là valant aux romanciers une source d'inspiration inépuisable.

Le livre que nous présentons aujourd'hui prouve, si besoin était, l'universalité du propos.  Sur le Mont Mitaké, traduit du thaï et reconnu comme un classique dans son pays, se déroule au Japon où un jeune garçon mène ses études avant de retourner plus tard dans sa famille à Bangkok.

A la demande de son père, le jeune homme accueille lors de son arrivée un éminent compatriote avec pour mission de lui servir de guide le temps de son séjour à Tokyo. Son Excellence (c'est ainsi qu'on l'appelle) est accompagné de sa jeune épouse, une princesse que notre étudiant devra également distraire en lui tenant compagnie.

Cette dernière est à peine plus âgée que l'étudiant avec qui elle devient amie dans le respect des usages de leur pays. D'ailleurs, les mœurs japonaises apparaissent à la jeune femme bien libérées au regard de son éducation. Nous sommes dans les années trente.

Sur le mont Mitaké est une succession de scènes entre l'étudiant et la princesse qu'il accompagne. L'excursion effective sur le Mont Mitaké est le point d'orgue de leur relation et un point de non retour aussi qui va engendrer une terrible conclusion qui adviendra des années plus tard lors du retour de l'étudiant chez lui. Un tableau exécuté par la princesse qui s'adonne souvent à la peinture va devenir le témoignage de cet instant fatidique. Cette illustration bucolique d'un paysage japonais où l'on distingue deux personnages représentant la princesse et l'étudiant est l'ultime souvenir de leur rencontre accroché dans le bureau du jeune homme devenu adulte et prospère. Seul détail notoire, le propriétaire du tableau tourne le dos à celui-ci lorsqu'il est assis à son bureau.

Dans ce roman que l'on pourrait rapprocher par son extrême subtilité d'In the mood for love du cinéaste Wong Kar Waï, l'élégance des propos échangés par les personnages n'a d'égal que la noblesse de leurs sentiments. Ce chef d’œuvre de Sîbourapa détient les questions essentielles à l'amour et l'on subit de plein fouet le dénouement de son histoire.

Aux lecteurs qui souhaiteraient ne rien connaître de l'intrigue nous conseillons de ne pas lire la préface.


Le jour où...elle n'a pas fait Compostelle de Béka, Marko et Cosson

Le jour où... elle n'a pas fait Compostelle de Béka, Marko et Cosson aux éditions Bamboo, 15.90 euros

 Clémentine a laissé sa librairie quelques jours pour s'aérer la tête lors d'une randonnée avec son meilleur ami, Antoine. Ces deux-là s'étaient rencontrés par hasard (voir tome 1 et 2) et avaient noué des liens quasi fraternels autour de la spiritualité, de la réflexion sur leur existence et leur lien aux autres.
Antoine prévient Clémentine que leur excursion se fera sur les sentiers empruntés par les moutons. Les moutons? Oui, les moutons prennent toujours les meilleurs chemins. Les GR et autres circuits balisés ne sont pas au goût du jour, le but de cette escapade étant de tracer sa propre voie et se libérer de celles empruntées par les autres. Antoine, qui non seulement fait rire Clémentine, est aussi un véritable guide spirituel pour elle. C'est grâce à lui qu'elle réalise la présence autour d'elle de ce qu'il appelle les "aimanteurs", des groupes, personnes, organisations qui nous empêchent de nous sentir totalement libres.
A travers des anecdotes et légendes, Antoine montre à Clémentine les moments d'une vie où l'on peut se perdre, s'oublier et donc sombrer.
Le troisième tome* de la série est à la hauteur des deux premiers, il nous emmène en douceur, tant par son dessin délicat que par un optimisme débordant, vers une réflexion sur nos modes de vie.

*Tome 1: Le jour où le bus est reparti sans elle, éditions Bamboo
*Tome 2: Le jour où elle a pris son envol, éditions Bamboo


Frère de passage d'Arnaud Tiercelin et Aude Brisson

Frère de passage d'Arnaud Tiercelin, illustré par Aude Brisson, aux éditions Kilowatt, 7.30 euros.

Les quelques pages écrites par Arnaud Tiercelin commencent dans l'ombre et finissent dans la lumière. 
Dans l'ombre du salon de Nino, dans lequel son père passe ses journées devant la télévision, à forcer sur la boisson. 
Et dans la lumière d'un éclat de rire dont je ne vous révélerai pas les protagonistes pour entretenir le suspense! 

Nino est un jeune garçon discret qui va être obligé de quitter sa maison et son école pour vivre dans un nouveau foyer que lui offrent Eric, Sylvie et leur enfant Antoine. Ce dernier n'a pas l'air d'avoir envie d'avoir un nouveau frère, car il était bien tout seul, unique. 
Mais les événements, l'arrivée de cet inconnu et de son histoire vont bien sûr les rapprocher...

Un joli texte sur les difficultés familiales et l'ouverture aux autres, à lire seul à partir de 7 ans.

vendredi 8 février 2019

Trouble de Jeroen Olyslaegers

Trouble de Jeroen Olyslaegers aux éditions Stock collection La cosmopolite, traduit du néerlandais (Belgique) par Françoise Antoine, 22.50euros.

On peut supposer qu'un vieil homme qui écrit à son arrière petit-fils pour lui adresser ses mémoires doit faire attention à ce qu'il couche sur le papier, aussi bien pour ne pas heurter cette jeunesse que pour se préserver de voir ressurgir les fantômes du passé.

Wilfried Wils prend le parti de ne rien oublier, de tout dire. Tout. 

Gendarme à Anvers en 1940 pendant l'occupation allemande, son statut officiel de représentant de l'ordre l'amène à côtoyer aussi bien des résistants que des collaborateurs du régime nazi. Il a alors vingt-deux ans. Son meilleur ami, Lode et lui-même sentent bien ces tensions au sein même de leur brigade, ils sont en effet la cible de rivalités et menaces car soupçonnés de "fréquenter" des juifs.
Parallèlement, Wilfried s'instruit. Grâce à un homme charismatique surnommé "Barbiche teigneuse", il approche l'élite intellectuelle du pays, par la lecture de grands classiques littéraires et philosophiques. Nous atteignons là le cœur de ce qui fait la richesse de ce personnage: ce qu'aime par-dessus tout Wilfried, c'est la poésie. Les vers des poètes français l'accompagnent en permanence et tranchent avec la brutalité des ordres qui lui sont donnés de la part de sa hiérarchie. Cette dualité, cet autre, Wilfried lui donne un prénom: Angelo. Angelo rit lorsqu'il faut pleurer ou avoir peur. Angelo est bestial quand il faudrait a priori être doux et patient. 
Yvette, la sœur de Lode, sait d'emblée apprivoiser tout cet être qu'elle ne quittera jamais. L'arrière-grand-mère de l'expéditeur de ce roman a tout de suite embrassé les multiples facettes qui font la beauté de Wilfried. 

Vous l'aurez deviné, la richesse du personnage va de pair avec une profondeur d'écriture. Oscillant entre présent et souvenirs, on voit petit à petit se dessiner une fresque de générations qui en apparence n'ont pas grand chose à voir les unes avec les autres. Grâce à Jeroen Olyslaegers, un fil se tisse entre toutes, qu'il renforce par une grande sensibilité, un beau travail sur l'oralité et une finesse psychologique. C'est au tour du lecteur de faire le lien entre celui qui écrit aujourd'hui et ce jeune gendarme poète de 1940. Libre à lui, à vous, d'explorer le présent à la lueur de l'Histoire.



C'est aujourd'hui que je vous aime de François MOREL et Pascal RABATE

C'est aujourd'hui que je vous aime de François MOREL et Pascal RABATE aux éditions des arènes, 18 euros.

Jeudi 14 février, une énième Saint Valentin sera fêtée.
A tous les amoureux transis qui n'auraient pas déclaré leur flamme, la lecture de la première bande dessinée de François Morel illustrée par l'expérimenté Pascal Rabaté pourra servir d'encouragement à défaut de conseil.

A l'âge de 14 ans, le jeune Morel n'en pouvait plus dans sa Normandie natale. Ses hormones le travaillaient sacrément. Déjà poète, sa dulcinée Isabelle Samain était un rêve qu'il conjuguait à tous les temps, par tous les temps, s'abrutissant de son prénom et de son nom, bref, un premier amour de l'année giscardienne de 1974 !

La passion morelienne que l'on découvre avec gourmandise est un retour crûment sentimental aux épanchements entre ados sur la sexualité. La quête amoureuse du futur bel esprit de France Inter correspond a un besoin vital d'ordre sexuel. Mais comment séduire Isabelle Samain ?

Il suffit de collectionner la moindre parcelle de ce qui la constitue comme ce vieux peigne récupéré avec des cheveux à elle ou cette chaussette oubliée dans le vestiaire du tennis. Comment briller en classe lorsqu'on s'en remet à l'adage : il faut faire rire pour séduire ?

Le pèlerinage à Caen chez les "professionnelles" ou les vacances chez les petites anglaises sont autant d'étapes qui mèneront au saint Graal nommé Isabelle Samain.

Voilà donc une histoire que l'on peut penser vraie qui ravira ceux qui sont épris d'une damoiselle dont, pour l'heure, l'amour leur est refusé. Patience et obstination sommes-nous tentés de leur dire mais surtout espoir qu'un coup du destin joue en leur faveur. Rendez-vous le 14 février !



18ème salon de littérature jeunesse d'Arcachon

 

Programme du 18ème salon de littérature jeunesse d'Arcachon

 

En plus d'avoir le plaisir de rencontrer et d'échanger avec les 35 auteurs présents, découvrez un large choix d'activités très ludiques à faire en famille: conférences, ateliers, lectures de contes, expositions et spectacles…

Pour suivre le planning des animations, c'est ici!

 https://bit.ly/2DnUFwl

 

vendredi 1 février 2019

Après Constantinople de Sophie VAN DER LINDEN

Après Constantinople de Sophie VAN DER LINDEN aux éditions Gallimard, 15 euros.


Le résumé d’Après Constantinople confié par l’éditeur en quatrième de couverture indique que l’action de ce roman se déroule au début du XIXème siècle. Or, à sa lecture, rien ne l’indique véritablement et cela ajoute au mystère continu de cette étrange histoire se déroulant aux confins d’un royaume appartenant encore aux Ottomans donc à Constantinople. 

Un voyageur français, peintre de son état, termine un périple mené avec d’autres condisciples férus de cet Orient qui allait jusqu’en Egypte et qu’entreprenaient maints artistes que l’on situerait alors dans le mouvement romantique. Ce voyageur déserte la colonie occidentale qui le ramène en Europe pour se rendre dans une contrée où il sait se trouver un domaine artisanal fabriquant de parfaits exemplaires de fustanelles, costume traditionnel et d’apparat pour les hommes des Balkans.

Cet écart du voyageur l’éloigne considérablement des routes habituelles et lui fait atteindre un domaine niché dans les montagnes gréco-albanaises. Là, il est accueilli par la maîtresse des lieux, intendante de la production des habits dont la blancheur éclatante n’a pas d’égale. Se procurer quelques exemplaires de ces incomparables fustanelles est le but du peintre qui, en échange, doit rendre quelques tableaux de sa composition. Un tableau valant une fustanelle, tel est le marché conclu.

Cette histoire déroutante est, comme le dit le narrateur invisible du roman, une joute courtoise entre deux tempéraments en quête d’apprivoisement. L’intendante est un mystère en soi de par ses origines africaines, le peintre, un être tourmenté peu enclin à subir les comportements énigmatiques de ses hôtes. 

Sophie Van Der Linden, dont nous avions beaucoup aimé De terre et de mer qui vient de paraître en poche, amplifie son expertise géographique en promenant son lecteur en des contrées totalement inédites sans renoncer à offrir une étude psychologique de ses personnages proche de l’envoûtement.

Il y a, en effet, une forme de magie qui opère dans son récit, une échappée dans le temps et l’espace qui sert son intrigue d’une façon réellement originale. 


A l’heure où le roman peine à nous emmener hors la réalité et le vécu autofictif, Sophie Van Der Linden est comme une bouffée d’oxygène salvatrice, son sens romanesque est merveilleusement abouti, chaque page est une preuve exaltante du pouvoir de l’imagination que l’on voit ici mené à bien et en peu de pages, ce qui est encore une exception.

Une maternité rouge de Christian Lax

Une maternité rouge de Christian Lax aux éditions Futuropolis, 22euros

En 2015, au Mali, Alou est chasseur de miel. Il trouve par hasard, au cœur d'un baobab que les djihadistes ont fait exploser, une statuette rouge au ventre arrondi. Il sent alors très vite que celle-ci est spéciale, qu'elle est le fruit d'un travail minutieux et porteuse d'une histoire particulière. Il parvient alors à retrouver la personne qui l'avait cachée plus de cinquante ans plus tôt. Il s'agit d'un vieux Hogon passionné d'art, ayant étudié à Paris puis expulsé de l'hexagone après avoir pris part aux révoltes étudiantes de mai 68.

Le vieux Hogon charge alors Alou d'amener cette statuette datant du XIVe siècle... au musée du Louvre. C'est le début d'une série de traversées et d'épreuves pour Alou, dont l'obsession est de sauver cette statuette, devenue pour lui le symbole d'une forme de résistance. S'il parvient à son but, il pourra prouver que l'art est un pont entre les peuples, et qu'il peut annihiler toute forme de discrimination. C'est du moins ce que l' auteur Christian Lax, à travers un dessin au plus près de ces souffrances et ces luttes, réussit à nous transmettre. Cette bande-dessinée est une approche passionnante d'un problème de société sur lequel nos yeux ne peuvent plus se fermer.




Silence! de Céline Claire et Magali Le Huche

Silence! de Céline Claire et Magali Le Huche aux éditions Saltimbanque, 13.90euros

Monsieur Martin a trouvé un remède, une solution miraculeuse pour avoir la paix. Il faut dire qu'il aime particulièrement la tranquillité, boire son café dans le calme, lire son journal sans bruit et faire sa petite sieste. Alors quand le monde s'agite autour de lui, qu'un cirque s'installe sur la place en bas de chez lui, il explose! Mais comme nous l'avons dit, Monsieur Martin, à force de demander le silence, a enfin trouvé la solution. Si cela vous intéresse, lisez donc cet album aux traits maintenant bien connus de Magali Le Huche (auteur entre autres des fameux "Paco" aux éditons Gallimard). Juste une mise en garde cependant: vous pourriez avoir cruellement besoin des autres pour sortir de ce silence. Vous êtes prévenus!
A lire à tous les enfants à qui l'on veut apprendre la tolérance, la liberté et l'humour.


vendredi 25 janvier 2019

Bacchantes de Céline Minard

Bacchantes de Céline Minard aux éditions Rivages, 13.50euros

C'est en quelques pages que le dernier livre de Céline Minard nous transporte dans un univers situé à la croisée d' un polar déjanté et d'un roman social.
Le décor est planté dès le début en quelques phrases, quelques mots pour nous ancrer dans un suspense et une ambiance qui ne nous quitteront plus: 

"Personne ne bouge devant le bunker alpha. La brume matinale se dissipe lentement, elle monte et s'accroche aux frondaisons avant de s'évanouir. Il est un peu moins de six heures du matin, le vent d'est fait bruire la végétation basse. Il n'y a plus un seul uniforme dans le paysage".

On imagine alors ce silence, celui de Jackie Thran, cheffe de brigade réquisitionnée pour intervenir face à une prise d'otage un peu particulière: un bunker, qui s'avère être une cave à vins fameux et rares, ultra sécurisée, dont le propriétaire, Ethan Coetzer s'arrache les cheveux en imaginant comment on a bien pu s'infiltrer à l'intérieur. Le vent est donc encore doux, mais un typhon est prêt à s'abattre sur la baie de Hong-Kong: la tension est donc à son paroxysme.

Les otages sont ainsi les plus grands vins du monde, et les preneurs d'otages sont trois individus pour le moins loufoques, dont les faits et gestes sont aussi imprévisibles que drôles. Et petit détail qui pimente le tout, ces trois personnes sont des femmes.

Jackie Thran aura pour acolyte un négociateur prénommée Marwann Cherry, qui en apparence a la situation en main, mais qui fait bouillir Thran par son incompétence. Alors que le contact avec les trois femmes est pris, il leur faudra tout deux user de self-control pour ne pas faire une crise de nerfs.

Elles sont en effet prêtes à tout, capables de tout et leur passé est assez dense pour faire de cette prise d'otage l'équivalent d'un bâton de dynamite que l'on allume en ouvrant le roman et qui explose aux dernières lignes.
Un très grand cru de Céline Minard!