samedi 23 mai 2020

Journal Les années hongroises 1943 - 1948 de Sandor Marai

Journal tome 1 Les années hongroises 1943 - 1948 de Sandor Marai, éditions Albin Michel, 25 euros:


« L’anniversaire de la petite fille des voisins, avec gâteau, café viennois, lampions… Impossible de trouver les mots pour décrire l’effet qu’ont eu les lampions sur Jani et Agi… J’ai dû promettre que j’en rapporterais de Budapest ; impossible de déchoir dans la compétition entre les deux « châteaux » voisins. Je pose timidement la question dans deux magasins du centre-ville, auraient-ils des lampions ? Etrange requête quatre mois après la fin d’un siège. Les vendeurs me regardent d’un air réprobateur. Non, ils n’ont pas de lampions. Dans le troisième magasin, un silence pesant accueille ma question puis un homme à lunettes d’un certain âge, le propriétaire, se lève de derrière la caisse, se rapproche d’un air soupçonneux, remonte ses lunettes sur son front et m’examine. « Ne seriez-vous pas monsieur Marai ? dit-il. - Mais si. - Aah !… », répond-il, soulagé, et il réintègre sa cage. Personnellement, il n’a pas de lampions. Mais il me donne une adresse au coin des rues Magyar et Karolyi, où j’en trouverai certainement. L’immeuble et la boutique sont indemmes. Le magasin est irréel. Dans la ville éventrée, parmi les maisons déchiquetées, où chacun court après la nourriture, voici un lieu où rien n’a changé : ici on vend du superflu, tout ce qu’il faut pour la magie et les contes. Sur les rayonnages et sur les murs, des serpentins, des rangées de lampions, comme dans une fête orientale qui aurait résisté au temps et ce serait muée en réalité grotesque et fantomatique… Aux murs sont suspendus des masques, on dirait la cabane d’un sorcier nègre : le cannibale, le chef de tribu, le grand-prêtre, le nègre, le Chinois, Saint Nicolas… Un couple de vieillards visiblement sous-alimentés végète dans ce magasin singulier ; la femme est assise à la caisse et, à mon arrivée, l’homme s’agite convulsivement parmi les rayonnages. Mon souhait électrise les deux vieux. Qui achète des lampions aujourd’hui ?… Mûs par un optimisme tenace, ils semblent espérer que je suis l’hirondelle annonçant le renouveau et que l’humanité, enfin revenue à la raison, va recommencer à acheter des lampions et des serpentins. On me propose une gamme de lampions, des ronds, des longs, des en accordéons, en veux-tu en voilà. «Zeig him die Konfettis »* dit la vieille dame sourde de sa caisse. Le vieil homme propose sa marchandise d’une main tremblante. « Vous ne désirez pas de feux d’artifice ?… », demande t-il d’une voix implorante. «J’ai des fusées, des feux de Bengale, des pétards… » sa proposition me touche profondément. Je lui réponds à regret que les temps sont encore un peu troubles et qu’il ne me paraît pas judicieux d’organiser des soirées avec feux d’artifice dans un village au bord du Danube, car cela pourrait être mal interprété. « Vous savez, ajoute-t-il, fébrile, avant, à cette époque de l’année, c’était notre saison. Aujourd’hui, c’est comme si on l’avait rayé du calendrier, monsieur », conclut-il tristement. Voilà ce qu’il dit, quatre mois après la fin du siège, avec le haussement d’épaules résigné de l’homme de l’art conscient que dans un passé proche, des saboteurs, des concurrents non professionnels ont mis au point des feux d’artifices d’une telle ampleur que le public en est rassasié pour un certain temps. »


* « Montre-lui les confettis »

Les fantastiques livres volants de Morris Lessmore

Les fantastiques livres volants de Morris Lessmore de William Joyce, éditions Bayard Jeunesse, 12.90 euros (à partir de 4 ans)


Morris Lessmore est de ceux pour qui la vie ne se vit pleinement qu'à travers les mots. Des mots qu'il est nécessaire pour lui de coucher sur le papier à travers un journal où ses joies, ses peines, son savoir constituent au fil du temps le livre de sa vie.

Mais un jour les événements sont si bouleversants pour lui que ses mots s'envolent, le laissant ainsi dans un profond désarroi.
Un seul regard pourtant va tout changer et lui redonner couleur. Un regard qui va l'amener dans un endroit merveilleux où, histoire après histoire, les mots vont danser de livre en livre.

Avant d'être récemment réédité, Les fantastiques livres volants de Morris Lessmore était un film qui a remporté en 2012 l'Oscar du meilleur court-métrage que nous vous laissons découvrir ici :






samedi 9 mai 2020

Réouverture de La Librairie Générale Lundi 11 Mai !


MODE D'EMPLOI de La Librairie Générale façon déconfinée

HORAIRES D'OUVERTURE SEMAINE DU 11 Mai 🥳:
- Lundi : 14h30 - 17h30
- du Mardi au Samedi: 9h30 - 12h30 et 14h30 – 17h30

2 portes / 2 procédés :

🌺 Porte du cours Lamarque/Entrée dans la librairie : vous souhaitez entrer dans la librairie pour regarder les livres et/ou être conseillé. L'accès sera limité à 5 personnes maximum. Il vous faudra patienter à l'entrée où un libraire vous accueillera pour vous donner du gel et vous rappeler les distances à respecter. Pour le bien-être de tous, le port du masque est fortement recommandé. Nous comptons sur votre compréhension pour réguler vous-même votre temps passé en nos murs.



🌺 Porte de la rue piétonne/Retrait des commandes uniquement :
vous avez passé une commande
ou par téléphone : 05 56 83 53 32
ou par mail (fortement recommandé) à l'adresse suivante : arcalib@orange.fr
ou sur le site de réservation en ligne: www.librairies-nouvelleaquitaine.com
ET nous vous avons prévenu que vous pouviez venir la chercher.
Vous n'entrez pas dans la librairie. Un libraire vous apportera votre commande et vous la fera régler à la porte. Merci de privilégier le règlement par CB.
Nous avons réellement conscience du désagrément que peuvent causer de telles contraintes et croyez-bien que cela nous fend vraiment le cœur de devoir faire ainsi.
Nous espérons sincèrement pouvoir compter sur votre compréhension, sur votre patience, sur votre soutien et sur vos « regards-sourires » dont nous avons tant besoin. Sans vous, nous ne nous relèverons pas.

lundi 16 mars 2020

Fermeture exceptionnelle de La Librairie Générale


Même si le livre est pour nous un objet ô combien essentiel et indispensable à la vie,
 La Librairie Générale est donc désormais fermée jusqu'à nouvel ordre.
Que la lecture vous accompagne durant ces temps difficiles, après lesquels nous espérons vous retrouver pour échanger à nouveau sur ce qui donne en partie sens et couleur à nos existences. 
Prenez soin de vous et de vos proches.


vendredi 13 mars 2020

Laisse aller ton serviteur de Simon BERGER


Laisse aller ton serviteur de Simon BERGER aux éditions Corti, 14 euros.


Il est heureux d’avoir repéré un texte n’excédant pas cent-vingt pages au moment où nous célébrons dans notre librairie, comme ailleurs chez nos confrères indépendants de la Nouvelle-Aquitaine, les Pépites en stock. 

Laisse aller ton serviteur de Simon Berger correspond à une pépite qui se présente non pas comme l’intimidant pavé annonçant des semaines voire des mois de lecture mais comme un livre à l'allure modeste et néanmoins précieuse dont la sympathie perdure, qualité qu'on aimera partager ou offrir pour un prix que l’on s’étonnera avec plaisir de voir faible.  

Mais que raconte ce primo romancier d’à peine vingt ans que les éditions Corti ont lancé dans la carrière d’écrivain ? Une histoire assez osée si l’on peut dire dès lors qu’elle s’empare d’un géant créateur tel que Jean-Sébastien Bach. Mais le Bach dont Simon Berger se saisit est un jeune homme (de vingt ans justement), organiste à Arnstad dans la province forestière de Thuringe. La réputation précoce du musicien lui vaut d’être informé du progrès musical ou plutôt des événements qu’on lui attribue. Ainsi lui amène t-on une copie d’une composition nouvelle du grand Buxtehude qui vit à quatre-cents kilomètres de distance dans la prestigieuse ville de Lubeck. 

Le déchiffrement de la partition qu’on lui a secrètement remise et la révélation qu’elle produit intime à Jean-Sébastien d’aller rendre de facto hommage à son maître. Laisse aller ton serviteur est la narration de ce projet et de sa réalisation. Celui qui n’est pas encore (et ne le sera d’ailleurs jamais de son vivant) un monument de la musique s’engage dans un moment décisif de sa vie. L’humilité et la détermination se joignent à la volonté divine que le narrateur, invisible compagnon, entoure avec surprise de beaucoup d’humour. Au terme de cette aventure partagée au plus près qu’il nous semble l’avoir vécue nous-même, ce prodige de la narration nous renseigne sur ce que nul n’a su - sinon Bach lui-même - de ce voyage qui dura quatre mois et qui modifia considérablement l’histoire de la musique.

Extrait :

Arnstadt est une ville glaciale en hiver. Plus que toutes les autres villes de Thuringe, Arnstadt, en hiver, est une ville glaciale. Les autres villes et les autres villages de Thuringe ont des hivers sans histoire. La pierre est grise et la neige recouvre les pavés. Il ne se passe plus rien jusqu’aux premiers remous du printemps – rien, si rien ne sont les traces de calèches et de pas sur cette neige qui ne veut pas fondre. Les villes et les villages de Thuringe, Arnstadt exceptée, vivent un hiver paisible. C’est à peine si l’on y soupçonne encore les vieilles légendes, les loups dans la forêt, ou les jeunes filles ravies par des hommes de glace. Voici que la Thuringe a pris ses quartiers d’hiver.
Mais Arnstadt fait exception. Comprenons-nous bien : ce n’est pas qu’à Arnstadt, il y ait des neiges plus volatiles, des pierres plus grises, ou des loups plus effrayants. Arnstadt, au contraire, n’a rien d’émouvant. À la limite, on peut aller en Thuringe sans visiter Arnstadt. Arnstadt pourrait être une ville dispensable. Plutôt, Arnstadt aurait pu être une ville dispensable.

L’autre coté de la frontière de BERTHET & FROMENTAL

L’autre coté de la frontière de BERTHET & FROMENTAL aux éditions Dargaud, 15,99 euros.


Inspirée par un épisode de la vie de Georges Simenon lui-même qui s’installa quelques mois dans la région du Sonora, L’autre coté de la frontière se résume à l’élucidation de plusieurs meurtres de prostituées de la ville frontalière de Nogales (qui se partage entre les Etats-Unis et le Mexique). 

L’auteur belge rebaptisé François Combe (et naturalisé français) est une célébrité reconnue jusqu’en ce lieu où il est venu avec femme, enfant (et maîtresse) régénérer son inspiration. Il n’en demeure pas moins un acteur des nuits alcoolisées des bars de la ville et se trouve impliqué dans le meurtre d’une jeune femme qu’il a rencontrée avec un ami la veille de sa mort. Voilà de quoi piquer sa curiosité et surtout préserver son innocence ainsi que celle de l’ami qui l’accompagne.

A la fin de l’album, une notice instructive reprend l’histoire de Nogales et des hommes qui l’ont faite. Elle épouse de près le scénario de L’autre coté de la frontière où le contentieux américano-mexicain n’a jamais cessé. 

Rythmé à « l’américaine », L’autre coté de la frontière  restitue l’atmosphère des années 40 avec de grosses voitures, des affrontements virils et un penchant bien marqué pour les belles femmes. Des ingrédients dont le cinéma américain nous a nourris tout au long de son histoire.  



Soleil glacé de Séverine Vidal

Soleil glacé de Séverine Vidal, éditions R-Jeunes Adultes, 16.50 euros (roman à partir de 15 ans):



Mauvais jour pour Luce, voire même très mauvais jour : au moment où son petit ami la quitte, elle apprend que son père qu'elle ne voyait que très peu est décédé.
Sonnée par chaos, elle se réfugie alors chez sa mère qui a refait sa vie depuis quelques années avec Hélène qui a le don de voir la vie toujours du bon côté et de remettre les choses en place : non, la terre entière ne s'est pas liguée contre Luce et la nouvelle petite amie de son ex-petit ami n'est pas à l'origine de la fin du monde, ni du réchauffement climatique et encore moins des violences policières au Texas.
Elle se rend ainsi à l'enterrement en ayant l'impression d'être dans un autre monde. Ses pas, ses gestes sont mécaniques jusqu'au moment où elle les voit. Cette femme qu'elle reconnaît immédiatement malgré les années qui ont passé, et la petite fille qu'elle tient par la main et qui est tout le portrait de son père, de leur père. 
Commence alors pour Luce un nouvelle vie. Des non-dits, des sous-entendus lors de conversations avec son père s'éclairent d'un coup. 
Mais celui qu'elle n'avait pas encore aperçu, c'est Pierrot, grand et mince jeune homme à l'allure maladroite et enfantine. Pierrot qui a le même âge qu'elle à quelques mois près. Pierrot qui vit dans un autre monde, à la fois tellement différent mais aussi tellement vrai. 



vendredi 6 mars 2020

Dédicace de Nicolas Thierry


Un grain de sable dans la Dune de Dominique DAYAU

Un grain de sable dans la Dune de Dominique DAYAU aux éditions Cairn, 16 euros.


Pyla (ou Pilat) en 1935 ! Comme si vous y étiez ! 

Un journaliste mandaté par le journal Le Petit Parisien s’installe pour l’été à l’hôtel Les Genêts pour écrire chaque semaine une chronique mondaine tirée de ses observations des activités estivales d'Arcachon (ou La Teste) en général et de l’hôtel Haïtza en particulier. 

Parties de pelote basque, tirs aux pigeons, démonstrations aériennes au-dessus de la dune, régates sur le Bassin, festivités du 14 juillet et du 15 août ou encore grande parade du cirque Pinder installé sur l’herbe du stade Matéo-Petit ont toutes matières à faire rêver le lectorat parisien. Derrière les articles signés La Potinière se cache un certain Pierre Amilategui dont nous apprenons son attachement viscéral à Arcachon (ou La Teste) hérité de sa mère et d’un oncle amoureux du Pyla (ou Pilat). 

Cependant, la fresque inspirée et enlevée de Dominique Dayau s’inscrit dans le contexte tendu de la montée de l’hitlérisme. Les journalistes sont aux aguets de tout ce qui provient d’Allemagne. Or dans ce petit coin de paradis du Pyla (ou Pilat) on s’amuse encore. Les années trente persistent à prendre du bon temps, du moins la classe aristocratique, car les congés payés ne viendront que l’année prochaine.. 

Pierre Amilategui observe et apprend vite. L’histoire du Pyla (ou Pilat) pour commencer et de ses inspirateurs (Daniel Meller et Louis Gaume). Puis il s'instruit d'une cohorte de noms aux accents richissimes de la finance internationale et du monde artistique (particulièrement cinématographique). Ceux-là se sont installés pour l'été et servent de toile de fond à cette année particulière. 

Dominique Dayau distille d'impeccables portraits pour la majeure partie scrupuleusement authentiques. Il ravive les mœurs d’une caste privilégiée que prudemment il se garde de juger. Son personnage demeure un témoin, un chroniqueur mondain tout au plus fasciné par la beauté des femmes et les manières de "gentlemen" de ces messieurs. Tout de même une histoire d’amour éclot et se parfume de mystère. Une jeune femme russe et son amant autrichien attisent la curiosité. Le roman se transforme et, d’un récit teinté d'histoires petites ou grandes, devient une aventure haletante qui se précipite dans le genre du roman d'espionnage ou policier.

Au demeurant, il nous reste une pièce romanesque majeure de l’histoire d’Arcachon (ou La Teste). Elle rappelle que Le Pyla (ou Pilat) s'est ménagé dans ces années-là une place de premier choix sur le littoral atlantique et - le rêve est permis - sur l’ensemble du territoire français !

Nous aurons le plaisir de recevoir Dominique Dayau
pour une rencontre autour de son livre
VENDREDI 13 MARS à 17h30
au Café Le Petit Louvre (face à la mairie)

Préférence système d’Ugo BIENVENU

Préférence système d’Ugo BIENVENU aux éditions Denoël, 23 euros.


Les amateurs de tripatouillage informatique auront tôt fait d’identifier le terme qui donne le titre à cet ouvrage. Il permet aux possesseurs d’un appareil marqué d’une « pomme croustillée » d’obtenir un réglage personnalisé de leur machine. 

Il en va aussi de cette histoire irréprochable quant à ses couleurs et son graphisme qui annoncent un monde futur où la ville de Paris a subi quelques modifications architecturales mais la RATP et la tour Eiffel sont encore de ce monde en 2120.. 

Un robot aux petits yeux rouges et aux machoires jaunes sur une tête ovale et grise s’essaie dans le jardin de ses maîtres à la reproduction d’un cui-cui d’oiseau… L’oiseau en question perché sur une branche lui retourne son chant à l’identique. Ainsi la question aujourd’hui bien présente de la possible imitation de la nature par une forme d’intelligence artificielle semble ici réglée.

S’ensuit une séquence d’enterrement qui ouvre véritablement l’album. Un fils assiste à l’enterrement de son père. La question de l’héritage entre en scène. 
Hugo Bienvenu a également le souci du patrimoine culturel. Un jour le stockage de données informatiques sera trop important. Il faudra donc détruire des œuvres d’art au motif qu’elles n’intéressent qu’une minorité. Les résistants à ces injonctions seront eux aussi éliminés. 

Mais la question centrale de Préférence système repose sur la suppléance voire le remplacement total de l’humain par un robot jusque dans une prise de conscience (rebelle) à l’encontre de la société. Aussi, ce robot peut-il poursuivre l’oeuvre de son maître et devenir lui-même le parent (père et/ou mère) d’un enfant ? 
L’histoire s’arrête comme à son début sur un échange de cui-cui entre un oiseau et, cette fois, un enfant.

Une histoire donc positive..