vendredi 24 janvier 2020

Icebergs de Tanguy VIEL

Icebergs de Tanguy VIEL aux éditions de Minuit, 13 euros.


À la page des remerciements, Tanguy Viel révèle qu’Icebergs a réclamé plusieurs années - de cogitation (il ne le précise pas) - plutôt que de rédaction car le livre est court mais non dénué de terme choisis et souvent rares lorsqu’il fallait signifier au plus près la quête et l’enfoncement précieux que réclamait la pensée propre de l’auteur qui fait à coup sûr de ces « Icebergs » un livre unique dans son œuvre.

On peut justement ressentir, au terme de sa lecture qu’il est possible de croire difficile, une évolution probablement engendrée par la difficulté à atteindre au final une forme libératrice, et un plaidoyer pour une littérature que Tanguy Viel cherche à promouvoir à nouveau au moment où domine une autre littérature « si prête à se faire sociologie ou reportage au travers de la première fiction venue » et qui remporte tous les suffrages au détriment, écrit-il encore, de celle qui « laisse infuser dans la syncope d’une phrase, dans la fragilité d’un narrateur, dans la douceur inquiète d’un style, dans l’inachèvement d’une forme, cette grande fraternité du chuchotement, où ne nous console au fond que de croiser d’autres errances ».

En concluant ainsi son ouvrage, Tanguy Viel ne ramène rien à lui-même. Une culture multi-séculaire a fait depuis longtemps son chemin et toute l’histoire de la littérature en a été à son profit parcourue. Cicéron, Christine de Pizan, Sigmund Freud, Goethe, Henri-Frédéric Amiel, Montaigne, Anaïs Nin, Virginia Woolf, Sénèque, Dante, Jorge Luis Borges, Antonin Artaud, Henri Bergson, Marcel Proust, Aristote, Malcolm de Chazal, Italo Calvino, Rainer Maria Rilke, Boris Pasternak, Marina Tsvetaeva, Maurice Blanchot et bien sûr quelques autres sont convoqués dans Icebergs et justifient glorieusement son titre que l’on doit, précise humblement l’auteur, à une certaine Nadine.

vendredi 17 janvier 2020

Croire aux fauves de Nastassja Martin

Croire aux fauves de Nastassja Martin, éditions Verticales, 12.50 euros


"Anthropologie: science située à l'articulation entre les différentes sciences humaines et naturelles, qui étudie l'être humain sous tous ses aspects, à la fois physiques et culturels".

Rien ne peut préparer une personne, quelle qu'elle soit, à se faire attaquer par un ours. Le 25 août 2015, alors qu'elle marche dans les montagnes du Kamtchatka, l'anthropologue se retrouve face à face avec un fauve. Si elle avait détourné le regard, peut-être tout aurait été différent, l'ours ne l'aurait pas attaquée, elle aurait gardé son beau visage, la bête aurait peut-être tourné les talons. Cette rencontre pure et simple aurait déjà pu alimenter l'écriture d'un livre.
Si on demande aujourd'hui à Nastassja d'imaginer sa vie sans cette "rencontre", cette confrontation physique, ce combat furtif durant lequel son visage et la gueule de l'ours n'ont fait qu'un, elle ne voudrait pas. Elle irait jusqu'à nous confier qu'elle recherchait cet événement, depuis toujours peut-être. Et cela malgré la lente, très pénible convalescence qu'elle a éprouvée, au cœur d'une guerre médicale entre hôpitaux russe et français, "détachée de son corps tout en l'habitant encore."
Que peut-elle faire pour chercher un sens à sa douleur? Ce qu'elle sait le mieux : faire de l'anthropologie. Sur les terres du Kamchatka, les êtres ne se rencontrent pas par hasard, ils sont guidés par leur traditions, leurs instincts, leurs croyances, leurs rêves et leur destinée sur Terre. 
Si elle est une victime en France, elle devient en Russie une miedka, mi-ourse, mi-femme. Avec une raison d'être, une ligne de vie, dans laquelle elle trouve, au contact des peuples indigènes, la juste corrélation entre la nuit et le jour, entre ses rêves et la réalité.

Croire aux fauves est un récit d'introspection, d'aventures et de découvertes sur une jeune femme croyant aussi bien au raisonnement scientifique qu'aux miracles de la vie.

 C'est toujours comme ça ici, rien ne se passe jamais comme on veut, ça résiste. Je pense à toutes ces fois où le coup ne part pas, où le poisson ne mord pas, où les rennes n'avancent pas, où la motoneige toussote. C'est pareil pour tout le monde. On essaie d'avoir du style mais on trébuche, on s'enfonce, on clopine, on tombe, on se relève.


Amertume Apache de Joann SFAR et Christophe BLAIN

Une aventure du Lieutenant BLUEBERRY d’après l’oeuvre de Jean-Michel CHARLIER et Jean GIRAUD, Amertume Apache de Joann SFAR et Christophe BLAIN aux éditions Dargaud, 14,99 euros.


Grande affaire que de reprendre Blueberry mais les non-initiés peuvent se rassurer, l’histoire d’Amertume Apache est d’autant plus réussie qu’elle annonce une suite intitulée Les hommes de non-justice.

Beaucoup de morts, de violence et de désir encadrent cet épisode du "Corto Maltese de l’ouest" mieux connu sous le nom de Mike Blueberry.
Dans ce Far West sauvage, qui sont les plus cruels ? Les Apaches parce qu'ils ont tué de sang froid une femme seule dans sa ferme (Brigitte Bardot apparaissant courtoisement pour le rôle) ou bien ces deux jeunes stupides fils du chef de la concession minière que l'ont voit au tout début tenter de violer une indienne sortant de la rivière ?
Toujours est-il, voilà deux victimes propres à mettre le lieutenant Blueberry dans une belle colère et dans un sacré pétrin. Homme de paix et de confiance auprès des Apaches, il n'en demeure pas moins un homme blanc. 

Alors quel meilleur endroit pour mettre un peu d'ordre dans ses pensées que le fort Navajo où l'attendent de pied ferme l'incandescente Ruth (Claudia Cardinale dans sa période Il était une fois dans l'ouest!) et, dans une moindre mesure, son chef de camp de mari avec qui il va tâcher d'éviter une guerre avec les Indiens ?

Comme chez Corto (décidément) les tracasseries pullulent aussi bien chez les Blancs que chez les Apaches dont ont découvre ici un sens aigu de l'enquête ainsi qu'un art bluffant au jeu de cache-cache.


Vous l'aurez compris, un peu d’humour n'est pas de trop au pays des cowboys et des Indiens, et d'ailleurs, quel message nous ont glissé les auteurs en introduisant un intrigant personnage promoteur du progrès (aux airs impénétrables de Charles Denner) qui propose à quiconque (et à Blueberry en particulier) de défier sa tireuse d'élite !



Notre maison de Walid Taher

Notre maison de Walid Taher, traduit de l'arabe (Egypte) par Mathilde Chèvre, éditions Le port a jauni, 13 euros.



"Notre maison est pleine d'escaliers et de pentes et, tout au long de la journée, on monte, on descend, on monte, on descend, sans autre but que de descendre et monter".

Cette maison est bien originale et parfois même étrange: véritable labyrinthe qui transforme l'album en "cherche et trouve", on y est le bienvenu. On peut y danser, faire du vélo, de la voiture, jouer à cache-cache, dessiner. On peut y voir, y imaginer ce que bon nous semble, au fur et à mesure des événements du quotidien (manger, se laver, dormir, regarder la télé).
Avant d'y entrer, n'ayez crainte, il n'y a pas de règles sauf les plus élémentaires: se respecter, s'aimer, partager et rire.
Les éditions Le port a jauni (voir leur site) nous offrent une nouvelle fois matière à rêver et se surpasser.
A partir de 4 ans.




vendredi 10 janvier 2020

Berta Isla de Javier MARIAS

Berta Isla de Javier MARIAS aux éditions Gallimard, 23 euros.


Qu'est-ce qu'être espion ?
Après que l'on a éludé toute l'imagerie propre à James Bond (de Ian Flemming of course), que l'on a frayé avec les tractations intellectuelles de Graham Greene (Le facteur humain, for example) ou encore disputé quelques parties d'échecs en compagnie de John Le Carré (celui qui venait du froid), une question néanmoins demeure: quel type d'existence "normale" (avec femme et enfants voire ami(e)s) est en droit de mener un espion ? Et quelle vie fait-il mener à ceux-là ? Que sauront-ils ? Cette femme qu'il considérera malgré tout comme la plus proche de lui, que lui dira t-il ? Que lui cachera t-il ?

C'est à cette femme-là qu'a pensé Javier Marias à l'origine de ce  roman. Aux tourments fatals qu'engendrerait une telle liaison du côté de l'ignorante, de celle qui immanquablement sera trompée.
Voici Berta Isla, jeune femme madrilène, épouse de Tomas Nevison qui est rentré de ses études en Angleterre (Oxford) avec un emploi au Foreign office et en prime une belle carrière qui s'annonce dans sa ville, Madrid.

Que faudra t-il à Berta pour comprendre que les absences régulières de Tomas ne sont pas liées à son prétendu métier diplomatique ? Ses voyages qu'il lui annonce à Londres sont un écran total à ses activités réelles.
Berta Isla doit se résoudre à cette ignorance absolue des relations et des actes de Tomas sitôt qu'il est parti (et d'ailleurs où ?).

Le lecteur du roman de Javier Marias a lu, en préambule, un épisode décisif qui a dérouté Tomas Nevison de la voie qu'il s'était choisie. Dès lors, ce coup d'avance, pris par le lecteur, ajoute à son accompagnement du cheminement de la conscience de Berta (jusqu'à sa résolution finale), une perspective que l'écriture de Javier Marias rend ensorcelante et qui n'est pas sans rappeler par endroits le livre d'Ira Levin Rosemary's baby (ou son adaptation au cinéma par Roman Polanski). Voilà une mesure de l'intensité atteinte par Javier Marias. 

Blake et Mortimer - tome 26 - La vallée des immortels tome 2 d'Yves SENTE, Teun BERSERIK, Peter VAN DONGEN

Blake et Mortimer - tome 26 - La vallée des immortels tome 2 d'Yves SENTE, Teun BERSERIK, Peter VAN DONGEN aux éditions Dargaud, 15,95 euros.


Les amateurs ne l'auront pas manqué, le tome 2 de La vallée des immortels est une pierre magistrale à l'édifice Blake et Mortimer repris depuis plusieurs années par le caméléonesque scénariste nommé Yves Sente.

Ce n'est pas un hasard si nous avons fait la chronique de l'une de ses productions récentes (la série XIII) dont il tient également les commandes depuis bon nombre d'épisodes et cela sans compter sa participation à une autre série majeure (Thorgal).

Yves Sente n'est bien évidemment pas le seul à collectionner aventures et personnages de prestigieuses ou moins prestigieuses séries. La vie de René Goscinny que Catel (et Anne Goscinny) nous ont proposé sous la forme d'un roman graphique (dont Catel s'est fait une spécialiste) est un exemple probant du statut de scénariste qu'il ne faut pas occulter au moment où le festival d'Angoulême va bientôt ouvrir ses portes (le 30 janvier).

Si les dessinateurs sont souvent les vedettes de ce type d'évènements, s'ils ont les honneurs des files d'attente (et doublement lorsqu'ils sont eux-mêmes scénaristes de leurs propres dessins), les scénaristes de profession, à l'image de ce que vient de fournir Yves Sente avec cette livraison numéro 2 de La vallée des immortels, sont les talents indissociables à une bonne Bande Dessinée car sans histoire...


Le marchand de bonheur

Le marchand de bonheur de Davide Cali et Marco Soma, éditions Sarbacane, 16.50 euros, 3/6 ans



Il est des albums jeunesse qui vous enchantent parfois et, si une chose est sûre, c'est bien que celui-ci émerveillera petits et grands. 

Monsieur Pigeon a l'un des plus beaux métiers du monde: il est colporteur de ... bonheur ! Et oui, ça existe. Avec sa camionnette remplie de pots de bonheur de tous les formats, Monsieur Pigeon est d'ailleurs très demandé et ne cesse de parcourir les chemins à la rencontre de Madame Huppe, Madame Rossignol, Monsieur Faisan ou même encore de cette vieille Madame Rouge-Gorge qui n'a pas beaucoup de moyens mais qui tient quand même à offrir quelques petits pots à tous ses petits-enfants. Ces derniers ont déjà tout d'ailleurs mais le bonheur de Madame Rossignol n'est-il justement pas dans ce plaisir de faire plaisir ?

Si l'histoire qui nous est contée est en elle-même déjà belle et poétique, la magie de ce livre se révèle peut-être encore davantage à travers les magnifiques illustrations de Marco Soma qui invente ici un univers unique et d'une très grande finesse.



vendredi 3 janvier 2020

Avant que j'oublie de Anne Pauly

Avant que j'oublie d' Anne Pauly, éditions Verdier, 14 euros


Il y a deux raisons qui nous poussent à ouvrir un livre dont le sujet peut paraître difficile, osé, voire pour certains, insurmontable.
La première, c'est que nous avons vécu, de près ou de loin, le même évènement que le personnage principal, et nous voulons avoir son interprétation, le regard de l'auteur comme une sorte de miroir de notre vie.
La seconde, et c'est sur celle-là que nous nous rejoindrons tous, c'est parce que nous croyons au pouvoir infini de la littérature de nous emmener sur des terrains glissants dont l'issue est salvatrice.

Anne Pauly, dans un texte court de 130 pages, parvient à nous inclure dans son deuil sans nous y enfermer. Elle décrit avec simplicité le jour d'après la mort de son père, puis les suivants. Pour comprendre ses émotions, nous replongeons dans la vie de cette maison en région parisienne, à Carrières-sous-Poissy, où son père a accumulé un nombre incommensurable d'objets du quotidien, bibelots, cadres, listes, etc.
Au lendemain de sa mort, Anne gère l'urgence, "ce qu'il faut faire", les appels, les actes de décès, la préparation de la cérémonie. Puis vient le temps du questionnement: qui est ce père qui peut aussi bien paraître violent que fervent lecteur de spiritualité zen? A travers les livres de sa bibliothèque, Anne retrace son histoire et son ascension sociale, lui qui était issu d'un monde ouvrier et parvenu à gravir des échelons pour trouver le confort d'un travail en informatique.
Elle retrace en même temps son histoire à elle tout en portant un regard juste et respectueux sur ses parents, désirant avant tout comprendre ce qui reste de lui. C'est en creusant qu'elle trouvera une réponse correspondant à ses attentes, grâce à une amie d'enfance de son père dont le point de vue va la bouleverser, de même qu'elle nous touchera nous, à mesure que l'on découvre le contenu d'une lettre qu'elle lui envoie.
Que reste t-il des personnes qui partent? Le plus fondamental, c'est la trace qu'ils laissent en nous. On peut, comme le titre de ce roman l'indique, oublier les détails, les objets, mais jamais ce que ces personnes ont fait de nous. Avant que j'oublie est un témoignage puissant, libérateur et paradoxalement teinté d'une belle légèreté, sur le pouvoir des mots après le départ de ceux qui les ont prononcés.



Moi, maman? de Tiffany Cooper

Moi, maman? de Tiffany Cooper, éditions Eyrolles, 14.90 euros


La maternité vue par Tiffany Cooper est bien proche de ce que peut être le télescopage entre les désirs et la réalité. "Trouver l'amour, se marier et faire des enfants" fait partie des litanies qu'elle détestait entendre et qu'elle s'était juré de rejeter toute sa vie.
Elle n'avait pas pensé que l'amour pouvait lui tomber dessus sans qu'elle le cherche, et qu'un enfant pouvait lui tomber dessus sans qu'elle ait forcément travaillé ou pensé la question.
Chaque planche de cette Bande-Dessinée, aussi drôles les unes que les autres, nous emmène dans l'univers plus qu'imparfait de sa grossesse à la naissance de son fils, en passant par tous les questionnements, remarques, épreuves que cela comporte. 
Une lecture humoristique parfaite pour relativiser, rire un bon coup de nos petites manies à l'approche de l'arrivée d'un bébé.





Othon, le roi qui interdisait tout, d'Hubert Ben Kemoun et Sébastien Pelon

Othon, le roi qui interdisait tout, d'Hubert Ben Kemoun et Sébastien Pelon, éditions l'Elan vert, 15 euros


Comment peut-on oublier nos rêves d'enfant? Othon s'était pourtant juré de toujours rester heureux, libre et d'admirer toute sa vie les merveilles de la nature.
Seulement voilà, son destin le mène sur le trône pour succéder à la place du roi. Avide de pouvoir et de nourriture, très susceptible, Othon ne tarde pas à interdire tout ce qu'il ne domine pas, à commencer par la musique.
Son royaume devient triste et austère, montré du doigt par ceux qui y sont étrangers. C'est tout seul, emprisonné dans une tour, qu'Othon retrouvera les parfums de l'enfance et de la liberté.

Un texte rimé et chantant pour évoquer les dérives du pouvoir et célébrer très joliment la magie de l'enfance.