samedi 5 décembre 2020

Les saisons de Maurice PONS

Les saisons de Maurice PONS aux éditions Christian Bourgois, collection Titres, 7.50 euros.


L’évènement est passé inaperçu pour de multiples raisons mais nul doute que quelques lecteurs auront vibré à l’annonce de ce « diamant noir » de la littérature française enfin accessible en collection de poche. 


Il faut dire qu’il y a à faire lorsqu’on daigne se pencher sur le catalogue de cet éminent découvreur que fut Christian Bourgois capable des années durant d’acheter chaque dimanche l’édition du journal Sud-Ouest à la seule fin d’en découvrir les articles gastronomiques d’Alain Aviotte qu’il finira par publier sous la forme d’une compilation titrée Artichaut.


Mais trêve d’anecdote, Christian Bourgois n’est plus, et une nouvelle équipe, après quelques soubresauts bien naturels dans le monde de l’édition, s’est penchée sur le dit catalogue d’homme de lettres que fut Christian Bourgois et a constaté, oh misère ! qu’un des livres les plus cultes de la maison n’était point encore passé dans la collection de poche de celle-ci. 


Il s’agit donc de Maurice Pons, un auteur français et son livre Les saisons déjà publié en 1960 sous le nom de La vallée par un autre très grand éditeur : Maurice Nadeau.

Alors qu’en est-il de cet auteur dont Les saisons n’a jamais cessé d’être publié et que l’on se transmet comme un classique d’un genre indéfinissable ?


Alain Rey, autre immense connaisseur et savant de la littérature (en plus de son œuvre sur la l’histoire de la langue française) rédigea une notice à son propos :

« Maurice Pons parle de l’essentiel, qui est le temps humain (l’enfance, la vie, la mort), avec un dosage du drame le plus réel et de l’humour le plus distant. »


Il y parle encore de « brassage de fantasmes partagés » et « des prestiges du récit d’humeur et d’humour»

« Prose précise, aiguë, poétique » Alain Rey conclue par « Le symbolisme de Maurice Pons, est rendu léger par l’humour; l’humour n’est jamais gratuit.»


Ainsi l’humour est noté quatre fois, ce qui n’est pas rien quand la notice tirée du Dictionnaire des littératures de la langue française (Bordas) n’excède pas une trentaine de lignes, référence bibliographique comprise.


Les saisons demeure le livre le plus connu de Maurice Pons et l’on trouvera une adaptation cinématographique sortie en 2016 de Sylvie Habaut avec, entre autre, Denis Lavant et Michaël Lonsdale.


Comment dès lors donner l’envie de lire Les saisons à ceux, curieux, qui en ignoraient jusqu’ici l’existence ? 


L’histoire débute par l’installation d’un homme (errant ?) dans une remise dûment louée par la tenancière d’un lieu servant d’hôtel, de bar et de restaurant. Les conditions s’avèreront très vite déplorables mais l’homme nommé Siméon entend bien dans ce lieu jugé bénéfique réaliser une œuvre littéraire d’importance, éludant au possible les contrariétés qui vont aller s’accumulant dès son premier jour dans ce village. 

L’enthousiasme ne suffit pas toujours ni l’aveuglement car telle est la supposition que l’on peut déduire à mesure que le récit développe les mœurs et usages locaux. Mais la plainte, si elle doit s’exposer doit être établie en vertu d’une comparaison envers autrui or il se trouve que les habitants ne sont guère mieux lotis que Siméon. 

Seule différence notable, Siméon indésirable dès son arrivée ne trouvera que peu d’alliés mais suscitera de vifs débats sur son état d’homme au sein du village. On peut s’esclaffer ou s’effrayer du jugement dépourvu de lucidité qui tient le roman tout son long. Les épisodes s’enchaînent vécus depuis le point de vue de Siméon et la détérioration globale de la santé de ce dernier participe au grotesque des situations. Les intempéries frappent sans cesse le village dont on peut croire qu’il vit un incessant hiver bercé tantôt de pluies interminables, tantôt de neige et de gel pareil aux glaciers des hautes montagnes. L’histoire d’ailleurs se conclue au sommet d’un col montagneux où l’absurde tient là son paroxysme. 

Conte cruel et drôle à la fois, il n’y aurait qu’une réjouissance un brin perverse à lire  Les saisons s’il n’était desservi par la limpidité de son écriture, toujours ténue, éblouissante par instant, mesurée par le propos d’un honnête homme sombrant peu à peu dans un univers vulgaire qu’il ne se résout jamais à rejoindre. La dignité demeure jusqu’au bout comme ces hommes qui, embarqués dans l’effroi, surent maintenir jusqu’au bout la noblesse de leur esprit. En cela, Les saisons touche au chef d’œuvre.


Onze chatons dans un sac de Noboru Baba

Onze chatons dans un sac de Noboru Baba, éditions 4048, 14.50euros

Onze chatons réunis pour le meilleur et pour le pire. Commençons par le pire: si un chaton désobéit, tous les autres le suivent. Et lorsque de nombreux écriteaux leur indiquent ce qu'il ne faut pas faire, l'esprit de rébellion de certains entraîne les autres dans une chute qui fait l'effet d'une boule de neige...Même le chef se prend au jeu de la désobéissance. Conséquence, lorsqu'un mystérieux monstre les prend au piège, la joyeuse tribu d'habitude si enthousiaste devient triste et s’apitoie sur son sort. Tous les petits chats emprisonnés dans un cachot doivent désormais tirer le meilleur de leur équipe, et cela fonctionne, vous verrez!

A plusieurs, on est capables de tout, pour le bien de tous. 

A partir de 3 ans.


 

 

 


Castelmaure de Lewis Trondheim et Alfred

 

Castelmaure de Lewis Trondheim et Alfred aux éditions Delcourt, 18,95 Euros.


Un conte, tout naturellement, fidèle à ceux que l’on se transmettait au Moyen-age. Quels étaient ceux qui ramenaient les histoires et comment se les procuraient t-ils ? 

Tel est à peu près le raisonnement des deux auteurs dont le prolifique Lewis Trondheim grand contributeur de la série Donjon (1) qui ravit encore les fans de la première comme de la dernière heure. 


L’esprit Donjon n’est d’ailleurs pas très loin de Castelmaure, il se tient en embuscade garant de tout excès de sérieux que pourrait prendre l’histoire où pourtant une dramaturgie est à l’œuvre, ne serait-ce que dans la malédiction qui peu à peu se révèle autour de la figure du roi Eric et de son royaume. 


Notons la beauté du dessin qu’a inspiré Alfred, une ligne claire que l’on apprécia déjà avec le « primé » Come Prima (2) et plus récemment avec Senso, déclaration finale de son amour pour l’Italie.

Castelmaure suscite d'ailleurs quelques paysages d’allure méditerranéenne mais l’enceinte du château situé sur une île  rocheuse à l’écart de la ville nous expédie plus sûrement vers des contrées bien plus houleuses, à l'image de la destinée de ce roi dont l’histoire relève bien d'un conte à ranger aux côtés de Cendrillon ou de la Belle au bois dormant, une place de choix étant réservée à la sorcellerie et aux sorcières que l’on sait très à la mode.


Mais le propos de Castelmaure tient bien dans cette narration fuyante où les secrets se succèdent, les paroles s’échangent et s’accommodent pour en construire une épopée ou une légende. Ce sont ainsi les ficelles du conteur qui s’exposent, l’arrangement que nécessite une bonne histoire au mépris d’une morale ou d’une fin que le lecteur jugerait fade. C’est donc bien au lecteur que l’on parle, qu’il faut surprendre, choquer, distraire en lui envoyant des messages terribles en accord avec ses attentes.


Castelmaure joue ainsi avec les codes narratifs attendus dont se repait Lewis Trondheim. Tout semble surjoué et l’expressivité du dessin d’Alfred en corrobore le propos. Les contes et les légendes ont nourri le théâtre, la poésie, les romans, le cinéma… ils nous ensorcèlent et nous fascinent mais ils ne sont pas reliés au réel. Il faut des conteurs pour les mettre en scène, des fabricants d’histoires car tout cela est un spectacle, une distraction pour les longues soirées d’été ou d’hiver, peu importe.


(1) Crée par Lewis Trondheim et Johan Sfar en 1998, Donjon s'inspire - en le parodiant - du jeu de rôle Donjon et Dragons. 42 albums ont été publié à ce jour aux éditions Delcourt avec de multiples contributions dont Alfred.


(2) Fauve d’or 2014 du festival international de BD d’Angoulême




vendredi 27 novembre 2020

Ce que je ne veux pas savoir - Le coût de la vie de Deborah LEVY



Ce que je ne veux pas savoir  16,50 Euros

Le coût de la vie 16,50 Euros

de Deborah LEVY aux éditions du Sous-sol 


Prix Fémina étranger 2020.


En lisant Deborah Levy, une écriture très libre se développe, une liberté gagnée à l’ombre protectrice de grandes figures l’ayant précédée : Simone de Beauvoir, Virginia Woolf ou encore Julia Kristeva. Mais c’est Marguerite Duras qui revient avec le plus d’insistance comme un modèle absolu qui serait parvenu à élargir le spectre de la condition féminine dans la littérature :


 « L’ego durement gagné de Duras me parle à moi, à moi, à moi, en toute saison. »


Ce que je ne veux pas savoir, premier livre à teneur autobiographique - parce qu’il ne s’agit nullement d’un récit chronologique - est une réponse au Pourquoi j’écris (1946) de George Orwell : 


« Quand Orwell parlait du pur égoïsme comme d’une qualité nécessaire à un écrivain, il ne pensait peut-être pas au pur égoïsme d’une écrivaine. Même la plus arrogante des écrivaines doit mettre les bouchées doubles afin de se constituer un ego assez robuste pour lui permettre de survivre au premier mois de l’année, alors survivre jusqu’au dernier, n’en parlons pas. »


Voilà de quoi donner matière à réfléchir sur la difficulté des femmes à écrire. Déborah Levy, grâce lui soit rendue, ne donne pas  dans l'apitoiement. Pourtant bon nombre d’épreuves sont rencontrées dès son plus jeune âge qu’elle a passé en Afrique du Sud à Durban dans une communauté blanche dont son père se démarquait en prenant position contre l’apartheid. 

Deborah a grandi en l’absence d’un père qui vivait emprisonné pour raison politique. Elle attendit un retour souvent différé. 


« Plus que deux jours ! Papa rentre à la maison ! J’avais désormais neuf ans, et Sam cinq. La dernière fois qu’il avait vu papa, il avait un an. Au petit déjeuner nous avons mangé des tartines grillées de cannelle et de sucre, et nous avons répété tout haut ce que nous allions dire à notre père quand il passerait la porte.

« Bonjour. Est-ce que tu veux que je te montre où est la salle de bain ? »

« Bonjour ! Je t’ai dessinée une fusée. »

« Bonjour ! Je chausse du 35 maintenant. »


Ses souvenirs sud-africains placés à hauteur d’enfant sont écrits depuis Majorque où Deborah Levy à l’instar de George Sand s’est installée dans un hôtel non loin du monastère où « Jorge » Sand et Frédéric Chopin séjournèrent pendant l’hiver de 1838-1839. 


En alternance avec le récit d’enfance s’instaure une réflexion sur les conditions d’écriture, le statut d’écrivaine que Déborah Levy éprouve à l’aune de son âge adulte.

L’exercice est reconduit dans le volume suivant ou plutôt repris dans sa formule anglaise. Après s’être séparée de son mari Deborah Levy entame une vie désargentée et trouve refuge chez une amie qui lui prête son cabanon de jardin où elle se rend pour écrire. Rencontres et souvenirs notamment à propos de sa mère s’entrecroisent avec des propos plus intimes sur son  combat pour mener à bien sa vie.


« Vivre sans amour est une perte de temps. Je vivais dans la République de l’Ecriture et des Enfants. Je n’étais pas Simone de Beauvoir, après tout. Non, j’étais descendue du train à un arrêt différent (mariage) et avais changé de quai (enfants). Elle était ma muse, mais je n’étais certainement pas la sienne.

Quoiqu’il en soit, nous avions toutes les deux achetés (avec notre propre argent) un billet pour le même train. La destination était une vie plus libre. Une destination vague dont personne ne sait à quoi elle ressemble quand on l’atteint. C’est un voyage sans fin, sauf que je l’ignorais à l’époque. J’étais simplement en route. Où pouvais-je aller d’autre ? J’étais jeune et jolie, je suis monté dans ce train, j’ai ouvert mon carnet et commencé à écrire à la première et à la troisième personne. »


Le coût de la vie amorce une existence qui s’écrit comme une dérive existentielle soumise à un propos théorique dont  Deborah Levy serait une démonstration par l’exemple.













Comédie française de Mathieu Sapin

 

Comédie française de Mathieu Sapin, éditions Dargaud, 22.50euros.

Pour approcher le pouvoir, il faut franchir un parcours semé d'obstacles, de coups de chances ou de malentendus. C'est ce qu'a vécu un certain Jean Racine au XVIIe siècle, dont les tentatives pour attirer les faveurs du roi furent nombreuses. Si ses relations déjà existantes lui rendirent service pour pénétrer dans les salons de la bonne société, il dût attendre que ses tragédies parlent pour lui. Une fois la cour conquise, il ne reste plus qu'à entretenir sa réputation, et surtout bien s'entourer.

Mathieu Sapin lui-même ayant suivi de près la fin de la présidence de François Hollande et le début de celle d'Emmanuel Macron, pose un double regard sur le pouvoir. Un premier en caméra embarquée, dans les soirées mondaines, les déplacements officiels du président et les confidences. Un second, plus détaché, sur la construction même du pouvoir, l'entretien de l'image et la communication depuis l’Élysée.

Le siècle de la Comédie Française et notre époque s'entrecroisent avec humour, subtilité et auto-dérision pour livrer une bonne réflexion sur le statut d'artiste.




jeudi 26 novembre 2020

Rural de Raymond DEPARDON


 

Rural de Raymond DEPARDON aux éditions de La Fondation Cartier pour l'art contemporain 45 euros.

La carrière de photographe de Raymond Depardon s'étire désormais sur plus de soixante ans. On peut aimablement penser que le reporter débutant des années soixante a depuis bien rempli son carnet de voyages.


Aujourd'hui, il demeure une référence absolue de la photographie et soigne peu à peu son inventaire des lieux notamment français.


Rural est un livre touchant de 86 photographies en noir et blanc qui accompagnent en quelque sorte la série de documentaires sur le monde paysan composé de trois films (1) sortis à partir de 2001 car Raymond Depardon est aussi un grand cinéaste. 


Ces photos s'introduisent dans des fermes et donnent à voir comme personne la ruralité française. 



La fondation Cartier (2) s'est chargée d'exposer les photographies réunies dans ce livre. Elles relèvent d'une beauté rare sur un monde dont on sait qu'il vit ou plutôt survit loin des regards. 


Pour conclure vous apprécierez certainement le propos de Raymond Depardon qui révèle quelques petites histoires sur sur la réalisation de ses photos. On y découvre le grand humanisme de l'artiste.





(1) Profils paysans : L'approche 2001, Le quotidien 2005 et La vie moderne 2008.
          

jeudi 19 novembre 2020

Léopold Chauveau au pays des monstres

 Léopold Chauveau au pays des monstres aux éditions du Musée d'Orasay, RMN- Grand Palais, 40 euros.

 "Je dessine des monstres - bien gentils, bien doux, bien inoffensifs - bien ridicules à côté des monstres vrais et vivants qui bouleversent maintenant le monde."

Léopold Chauveau a écrit ceci en 1939 soit à peu près un an avant de mourir, preuve qu'il ne supporterait pas la période qui s'annonçait.


L'exposition qui a été consacré à cet artiste méconnu s'est terminée au mois de septembre. Le présent livre vous permet de vous familiariser avec cette œuvre longtemps inédite car monsieur Chauveau n'était pas à proprement dit un grand promoteur de son génie. 


Né en 1870, ses premières sculptures apparaissent vers 1905 et se poursuivent par séquences jusqu'à l'année 1920. Le décès de deux de ses fils (et de sa femme) pendant la première guerre mondiale soulève en lui un chagrin immense et le désir de poursuivre avec eux un dialogue qui se matérialise par les célèbres "Histoire de petit Renaud".


Sa biographie se conclue en 1940 chez son ami Roger Martin Du Gard après qu'il eut initié un centre d'accueil pour les réfugiés de la débâcle avec le concours de la Croix Rouge. Léopold Chauveau que le musée d'Orsay honore était bel et bien un grand artiste et un grand homme.






mardi 17 novembre 2020

La France vu par Marcel

La France vu par Marcel aux éditions Larousse, 25 euros.

Marcel qui s'appelle "en vrai" Julien (son concepteur graphique) est une petite entreprise landaise qui pousse tendrement nos élans nostalgiques vers les affiches touristiques d'antan que plus personne ou presque n'a réellement connu. 
 

 
L'imagerie de ces bonnes vieilles campagne publicitaires a inspiré Marcel qui depuis 2015 a ouvert son champ d'exploitation original qui était tourné vers le surf vers un nouvel inventaire des lieux remarquables et touristiques français.
 

 
Couleurs et dessins de ces affiches (et cartes postales) remises au goût du "paradis" des années trente sont réunies dans ce livre catalogue qui reprend les cinq années d'existence de la marque.
 

 
150 vues idylliques dans lesquelles il fait bon se plonger et retrouver l'atmosphère et l'exactitude de lieux qui attisent un imaginaire dont nous avons aujourd'hui grand besoin...





vendredi 13 novembre 2020

A l’ombre de la butte-aux-coqs Osvalds ZEBRIS

A l’ombre de la butte-aux-coqs Osvalds ZEBRIS aux  éditions Agullo

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A l’ombre de la butte-aux-coqs commence par un triple kidnapping en plein cœur de Riga. Acte aussi étrange qu’incompréhensible qui se justifiera après bien des évènements qui en éclaireront le motif. 

Le titre lui-même d'ailleurs réclame une explication que l’on percevra également à la fin du livre car l’ombre déployée par la butte-aux-coq est un secret familial déterminant. 


Cette histoire d'une résolution intime est cependant jalonnée d’épisodes qui au bout du compte révèlent l’histoire d’un pays : la Lettonie. 

L’auteur, Oswald Zebris, livre une fresque haletante d’un moment bien particulier de la Lettonie qui correspond au soulèvement populaire d’une nation sous le joug de l’empire russe.


L’épisode est dans sa large mesure circonscrit dans la campagne bien que Riga se tienne toujours à proche distance puisque c’est dans la capitale que se sont tramés les discours révolutionnaires. Les actes en eux-même que nous raconte Zebris ont été répercuté par les paysans ceux notamment des alentours de la Butte-aux-coqs. 

La Butte-aux-coqs est le repaire ancestral d’une famille dominante à l’image du personnage d’Arvids, homme brillant qui fait école au sens propre du terme dans les murs de la ferme où il éduque quelques enfants.

 

L’heure vient où les paysans, tout près de s’octroyer le pouvoir à la barbe du tsar Nicolas II, veulent connaître la position d’Arvids tout en étant résolus à ce qu’il se rallie à leur cause. Parmi eux se tient Rudolfs, l’ami d’enfance et voisin d’Arvids qui a toujours vécu au bas de la ferme de la Butte-aux-coqs. 

Ami certes mais déconsidéré, Rudolfs, le « poteau-Rudo », est écrasé par la personnalité d’Arvids. Mais en ce jour il est doté d’une responsabilité qu’il n’a certes pas vraiment choisi mais qu'en raison de son caractère modéré, d’autres protagonistes de cette révolution ont trouvé commode de lui attribuer bien que Rudolfs soit dépourvu d'autorité et de charisme. 

En ce jour propice qui lui a aussi fourni un fusil parce que les révolutionnaires sont montés sur la Butte-aux-coqs en armes, Rudolfs se laisse emporter par l’instant en ignorant son irréversibilité.


L’effet narratif adopté par Oswalds Zebris sème le trouble sur ce qui s’est réellement passé ce jour sur la Butte-aux-coqs. Le narrateur du roman, omniscient, supervise évènements et personnages qu’il nourrit avantageusement de nombreux dialogues qui restituent de fait un aspect vécu des événements qui s'avère très réussi.

Rudolfs est tout de même soumis à un traitement distinct. Oswalds Zebris lui octroie d’ailleurs des chapitres entiers écrits à la première personne du singulier précisément lorsque Rudolfs a procédé à un dédoublement de sa personnalité. Depuis les événements de la Butte-aux-Coqs, deux Rudolfs se sont effectivement mis à exister. Le fautif et l’innocent. 


A l’ombre de la Butte-aux-Coqs est structurée comme une échappée dans le temps où les dates demeurent floues mais convergent vers l’année 1905 année dite de la révolution lettone. A l’instar de ce qui se produit dans le reste de l’empire russe, des manifestations prolétariennes sont réprimées. La fuite puis la traque de Rudolfs et de ses compagnons symbolisent la fin de ce moment révolutionnaire. 

De son côté, Arvids qui n’a pas voulu prendre part à la lutte ouvrière et paysanne, représente un autre combat, celui de l’éducation et de l’attachement à la culture lettone, plus précisément à sa langue. Prise en étau entre l’allemand et le russe, la langue lettonne survit dans les campagnes.

 

Arvids et Rudolfs rassemblent ainsi deux entités majeures du peuple letton, la révolution socialiste et la quête d’un retour à l’indépendance, la dernière finissant par avoir raison de la première au bout de multiples remous de l'histoire de la Lettonie. 

La Lettonie est devenue indépendante en 1920 mais fut très vite rattachée à la toute jeune URSS. Puis, conquise par l’Allemagne nazie, elle retourne dans le giron soviétiques dès 1944. Son indépendance attendra encore 1991. 


Oswald Zebris a reçu pour ce livre le Prix de la littérature de l’union européenne en 2017 dont la Lettonie est devenue membre en 2004. Voici pour la première fois traduit en France cet auteur de talent qui comble l’absence de représentant de la littérature lettonne dans notre pays. 

Une frontière littéraire est ainsi abolie tel que le programme des éditions Agullo le proclame sur son site.

Ma petite mésange


Ma petite mésange, Gerda Muller et Sophie Chérer.

École des loisirs, 12.50€

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Au cœur de l'hiver, Tulip, la petite mésange charbonnière, peine à trouver à manger. Heureusement, Monsieur et Madame Harmand sont là pour régaler tous les oiseaux du jardin.

Bientôt arrive le printemps. Au milieu des arbres en fleurs, Tulip trouve un amoureux. Vite, vite, il faut construire un nid douillet pour les futurs bébés. Mais, catastrophe, la tempête a déraciné le vieux pommier où le jeune couple avait élu domicile!

Au fil des saisons, suivez les aventures de la petite mésange et de ses amis.

Un bel album, tendre et intelligent, porté par une illustration dans la tradition des beaux livres d'images d'autrefois.

Une histoire qui donne envie de prendre le temps d'écouter, de regarder et de comprendre le petit monde et la nature qui nous entourent.

 


samedi 24 octobre 2020

Alabama 1963 de Ludovic MANCHETTE et Christian NIEMEC


Alabama 1963
de Ludovic MANCHETTE et Christian NIEMEC aux éditions du Cherche-Midi, 18 euros.

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Birmingham, Alabama est la ville choisie par nos deux auteurs (traducteurs de profession) pour camper une histoire de disparitions puis d'assassinats d'enfants noirs. 

Cette ville représente dans l'histoire américaine un moment-clé dans lequel intervint notamment Martin Luther King. En effet, la communauté noire organisa des manifestations non-violentes pour dénoncer l'une des ségrégations les plus fortes des Etats-Unis. 

Ludovic Manchette et Christian Niemec décrivent cette situation avec une très fine perception psychologique et font avancer dans leur enquête sur les meurtres accomplis un improbable duo composé d'une femme de ménage noire et d'un minable détective blanc. 

Comment ces deux-là en sont-ils venus à faire une réjouissante paire d'enquêteurs ? C'est tout l'art scénaristique de ces, certes, néophytes romanciers, néanmoins pourvus d'une expérience de dialoguistes de séries, qui donne un rythme tout à fait plaisant à ce roman. 

L'alternance entre tragédie et comédie d'Alabama 1963 est une source d'enrichissement servie par une écriture sensible et juste. Un premier roman convaincant.

Love me please, une histoire de Janis Joplin, (1943-1970) de Nicolas FINET, CHRISTOPHER et DEGREFF

Love me please, une histoire de Janis Joplin, (1943-1970) de Nicolas FINET, CHRISTOPHER et DEGREFF aux éditions Marabulles, 19,95 euros.

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La vie de Janis Joplin appartient à la légende de la musique pop américaine en raison de l'incroyable coïncidence qui fit la perte des trois J, Jimi (Hendrix), Janis (Joplin) et Jim (Morrison), trois icônes disparues en moins d'un an à l'âge de 27 ans entre 1970 et 1971...

La Bande Dessinée Love me please présente la vie de cette star à la carrière brutalement interrompue par son addiction à l'héroïne. Le portrait dessiné ne cache rien des excès de la jeune femme sans en faire pour autant une fixation. La jeune fille texane se révéla très vite en bute aux mœurs de la société américaine. Elle rencontra son destin par le chant et l'engouement rencontré par toute une frange de la jeunesse américaine, précisément de San Francisco, pour le mouvement hippie. 

Toute la force de cette histoire tient aux personnages influents qui ont croisé la route de Janis, ceux qui l'ont aidée dans sa carrière ou qui l'ont détournée. Les faits sont narrés avec précision par la voix de sa mère qui reconstitue son parcours avec une grande compassion alors que les rapports entre la mère et sa fille semblent toujours avoir été tendus. Mais la mort de Janis déclenche dans ce récit un réel et fort sentiment de regret et de gâchis. Janis avait une voix unique et fascinante que le livre ne peut évidemment faire entendre mais il exhorte le lecteur à se ruer vers les divers enregistrements qu'elle effectua avec son groupe Big brother and the holder company ou bien le Kozmic blues band

Une pléiade d'artistes reconnut immédiatement Janis Joplin comme étant des leurs et peut-être comme la plus grande d'entre eux. L'hommage qui lui est ici rendu est à la hauteur tout en étant instructif sur sa carrière, sa personnalité et son talent. Sa vie, hélas, apparaissant comme bien trop courte et, en grande partie, misérable.



Un cow-boy dans le coton

 

Un cow-boy dans le coton d'Achdé et Jul d'après Morris, éditions Lucky comics, 10.95 euros:

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Il est là, il est beau, et il se lit toujours avec autant de plaisir: le nouveau Lucky Luke est arrivé !

Notre cow-boy qui tire plus vite que son ombre a décidé de prendre des vacances pour enfin se reposer. Du moins, c'est ce qu'il croit car, quand ce n'est pas lui qui court au devant des aventures, ce sont bien les aventures qui viennent à lui, et en l'occurrence ici, le voilà devenu en un clin d’œil le richissime héritier d'une immense plantation de coton en Nouvelle-Orléans !

Il se trouve ainsi plongé malgré lui dans un univers qui lui est totalement étranger où les champs de coton sont de l'or blanc et où l'abolition de l'esclavage est encore loin d'être acceptée conduisant ainsi aux menaces de plus en plus terrifiantes du Ku Klux Klan.

Mais Lucky Luke n'a évidemment pas l'intention de rester sans rien faire alors aidé de son vieil ami Bass , shérif noir qui vient justement de ramener au pénitencier certains bandits du nom de Dalton... car oui, que serait un album de Lucky Luke sans cette joyeuse fratrie qui est toujours aussi touchante qu'amusante ! On vous laisse d'ailleurs découvrir la tête de Joe quand il entend que son ennemi juré est devenu l'homme le plus riche de Louisiane...




samedi 17 octobre 2020

Les affaires du club de la rue de Rome d'Adoré FLOUPETTE

Les affaires du club de la rue de Rome d'Adorée FLOUPETTE aux éditions La Volte, 19 euros.

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Curiosité sorti de la fin du XIXème siècle Les affaires du club de la rue de Rome confronte le monde artistique parisien gouverné par la figure de M. comme... Mallarmé aux excentricités les plus dérangeantes du monde fantastique et criminel qui sévit alors dans l'imaginaire décadent de l'époque. Les quatre affaires traitées là par d'éminentes personnalités telle La goulue, Jane Avril, Pierre Louys, Oscar Wilde, Octave Mirbeau, Gustave Moreau et quelques autres encore relèvent d'un genre littéraire précieux car les descriptions s'avèrent empreintes d'une poésie encore montée sur ses grands chevaux, les adjectifs foisonnent pour rendre les nuits de Paris interlopes et les monstres qui emportent des cadavres sur leur chemin sont inconcevables et donc fascinants. 

Qu'à cela ne tienne, nos héros soumis à l'incompréhensible s'engagent à corps perdus à la poursuite de ces phénomènes issus de l'imagination inouïe d'une personnalité des lettres si peu connue. Car qui était Adorée Floupette ? Le pseudonyme de deux auteurs, Gabriel Vicaire et Henri Beauclair, poètes satiristes confinés dans le mouvement symboliste dont Stéphane Mallarmé justement et Gustave Moreau pour la peinture furent les hérauts. Idée forte que d'inviter des guest stars du calibre d'Oscar Wilde ou d'Octave Mirbeau en détective mais les vrais personnages sont avant tout féminins, ce sont elles qui trépassent ou qui lacèrent de leurs pouvoirs énormes et ce sont elles encore à l'image de la puissante danseuse de revue Jane Avril qui mettent un terme aux agissements d'un Pierrot lunaire maléfique et ténébreux.

Amateurs de bizarre et de mystères irrésolus Les affaires du club de la rue de Rome est pour vous. Leur parfum n'est en rien éventé, ces quatre aventures se logent aisément entre Edgar Allan Poe et Robert Louis Stevenson avec certainement une bonne dose de Sheridan Le Fanu. Vous voilà avertis.

Juanalberto maître de l'univers



Juanalberto maître de l'univers tome 1 aux éditions du Canard, 18 euros.

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Cette grande saga interstellaire est tirée de l'imagination d'un créateur brésilien nommé José Roosevelt, déjà illustre et prolixe en son pays d'adoption, la Suisse, mais relativement méconnu en France. Son œuvre considérable a pour point d'orgue le cycle psychanalytique : CE, grandiose plongée dans les rêves d'un homme avec, entre autre, pour héroïne une certaine Alice, personnage assumé du Pays des merveilles

Publié aux éditions du Canard qui lui sont entièrement dévolues José Roosevelt reprend son personnage Juanalberto déjà utilisé par ailleurs (La table de Vénus et Dessinator) que l'on découvre ici Maître de l'univers, univers encore une fois rêvé et susceptible d'être entravé par des chamailleries intergalactiques. 

Le graphisme de Roosevelt est un dérivé de Peeters et Giraud (Moebius), un enchantement erotico- humoristique. Il y a quelque chose d'extrêmement douillet à observer le dessin de cette BD, le canard à tête humaine de Juanalberto en est l'archétype absolu, celui qui tendrement se préoccupe des tracas de ses créatures plus différentes les unes des autres et capables de roueries et de cruautés insoupçonnées. 

L'inconscient mis en page avec un talent virtuose promet un échappatoire à la dure réalité qui nous entoure. L'imaginaire se propose, une fois encore, comme la solution idéale, un moment à part, dénué de frontière car tout y est faux et jubilatoire.

Juanalberto nous ouvre la porte de ses rêves, ce volume 1 devrait nourrir les appétits dans l'attente des prochains que l'on souhaite nombreux.




Pompon ours et Pompons blancs

 

Pompon ours et Pompons blancs  de Benjamin Chaud, éditions Helium, 15.90 euros:

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Ce matin c'est le grand ménage avant hibernation chez Papa et Maman Ours. Pompon ours et son petit frère sont donc priés d'aller jouer ailleurs ! Mais comment occuper un petit frère ? Voilà bien le souci de Pompon ours... Cette question trouvera vite une réponse, il suffit simplement de compter sur l'énergie du petit frère qui va finalement trouver, lui, le moyen de bien occuper son grand frère ! 

Retrouvez dans ce bel album tout l'univers de Benjamin Chaud qu'on ne présente plus ! Les jeunes enfants sauront se régaler à travers les mille détails des illustrations et, foi de libraire, les plus grands se feront également prendre dans les grandes pages "cherche et trouve".

samedi 10 octobre 2020

Le dit du Mistral d'Olivier MAK-BOUCHARD


 Le dit du Mistral d'Olivier MAK-BOUCHARD aux éditions du Tripode, 19,00

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Le Luberon est le cadre exceptionnel de ce roman que l'éditeur a pris à cœur de publier. Une histoire bien simple au demeurant dont on ne soupçonne pas l'envolée lyrique et historique à venir. Olivier Mak-Bouchard qui écrit là son premier roman connait indubitablement et intimement ce coin de Provence où les oliviers poussent à partir du simple crachat d'un noyau au fond du jardin. Mais l'eau y est rare, elle est donc sacrée. 

Un homme commence par raconter la découverte inopinée de son voisin monsieur Sécaillat alors que ce dernier effectuait quelques menus travaux dans son verger. Un débris vraisemblablement très vieux accompagné d'autres de la même engeance pourraient provenir d'une époque très ancienne, gauloise finit-on par penser. Les choses n'en resteront évidemment pas là. A l'abri des regards car il ne s'agirait pas d'éventer cette nouvelle qui amènerait des experts peu précautionneux du verger de monsieur Sécaillat, les deux hommes entreprennent des fouilles plus approfondies jusqu'à découvrir une statuette au beau visage de femme et par la bouche de laquelle une eau s'avérant régénératrice va commencer à suinter. 

Le mystère doit être laissé intact au lecteur qui peu à peu va entendre diverses légendes provençales entre Ventoux et Fontaine de Vaucluse et, plus encore, une épopée fantastique qui nous ramènera à notre conteur et son savant talent de tisseur d'histoires. Nul doute qu'au terme du Dit du Mistral une transformation radicale se sera produite chez nos deux personnages accompagnés de leurs épouses. Seul le chat, un dénommé Hussard, semble avoir été épargné par les événements.

Cette escapade luberonesque est une ode merveilleuse à l'imaginaire entretenu par un adulte ayant su préserver son âme d'enfant. Olivier Mak-Bouchard a réussi son entrée littéraire. 

Bus de nuit de ZUO MA

Bus de nuit de ZUO MA aux éditions Cambourakis, 19.00 euros

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Quel voyage entrepris par cette adolescente de la campagne chinoise pour rentrer chez elle ! 

Ce bus de nuit est matière à multiplier les rêveries les plus insolites et le dessin de ce jeune et singulier créateur est doté d'une imagination luxuriante. 

Quelle trame tient le lecteur sinon celui d'accompagner cette jeune fille au cœur d'un univers fantastique où les transformations s'opèrent en permanence ?

Zuo Ma visite un inconscient débridé et riche à foison. Chaque planche est une suite d'émerveillements. Les détails de ses paysages révèlent une virtuosité en acte, un délire paradoxal de séquences qui correspondent à des états psychologiques aussi variables que le permet le sommeil. 

On peut sans doute être décontenancé par ce voyage hypnotique ou bien être totalement séduit par cet esthétisme prononcé qui s'apparente à un mirage. 

Cette "Alice au pays des merveilles" version chinoise est un conte initiatique avant tout visuel, démonstratif et tout à fait éblouissant. Ce voyage hallucinatoire vaut le détour. 




La grande école

La grande école de Nicolas Mathieu et Pierre-Henry Gomont, éditions Actes Sud Junior, 16.50 euros:

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Il y a parfois des albums qui se lisent comme une madeleine de Proust et celui-ci est à coup sûr de ceux-là. 

A travers les illustrations simples et justes de Pierre-Henry Gomont, Nicolas Mathieu, prix Goncourt 2018 dont c'est ici la première incursion dans le domaine de la littérature jeunesse, met tout son talent pour nous mener dans le monde de l'enfance. Ce monde de l'instant où tout est direct et vrai. L'innocence de l'enfance sans filtre, le regard d'un père sur son fils qui fait ses premiers pas dans la vie, tout ceci et même bien plus est perceptible dans chaque scénette du quotidien que nous découvrons au fil des pages.

Un album d'une grande sensibilité.

"Et plus tard, quand tu seras vieux comme moi, et souvent las, je te raconterai cet âge extraordinaire de la joie, quand tu parlais tout seul dans ta chambre, quand rien ne valait le goût du caramel au beurre salé, et je te rappellerai ces larmes de désespoir parce qu'à cinq ans, il n'y a pas de différence entre ton ballon qui crève et ton cœur qui se brise. Je t'attends à l'autre bout, ne t'en fais pas. Ton enfance est en lieu sûr. Tu peux devenir qui tu voudras."



samedi 3 octobre 2020

Le monde du vivant de Florent Marchet

Le monde du vivant de Florent MARCHET aux éditions Stock, 19.50 euros.

 
La Terre qui, à raison, nous préoccupe, s' invite en cette rentrée littéraire avec insistance. L' écologie est donc un sujet qui déborde suffisamment dans nos vies pour atteindre le roman et fournir à nos écrivains une matière à fictions. Florent Marchet, dont certains connaissaient les talents musicaux, se ménage une place de romancier et surprend en installant avec beaucoup de réalisme Jérôme et sa famille dans une ferme.
 
Jérôme n' était pas destiné à manœuvrer un tracteur pas plus qu' à traire des vaches ou vendre des fromages au marché. Il a suivi des études pour cela et en est sorti ingénieur. Plus fort, il a convaincu Marion de l' épouser et de le suivre dans cette ferme loin de Paris pour y commencer une vie paysanne et, détail important, référencée bio.
 
Autre détail, les enfants de Marion et Jérôme: Solène, qui est la plus grande, est impliquée dans l' activité fermière au contraire de Gabin dont les jeunes années sont épargnées.
Mais Solène commence dans le même temps à découvrir d' autres aléas de la vie que sont les premiers élans sentimentaux voire sexuels. Entre Jérôme et Solène une guerre larvée se déclare à laquelle Marion tente d' appliquer de nombreux "cessez-le feu". Or, voici que Marion dans l' intense activité que réclame la ferme, est victime d'un malencontreux accident. L' été approche, Jérôme est contraint de faire appel à un "Woofer", un terme nouveau qui s' applique à des bénévoles qui apportent leur aide aux agriculteurs qui ont choisi de cultiver en bio. Ce sera donc Théo, un jeune homme bienveillant et pétri d' expérience qui produira les grands bouleversements que chacun, consciemment ou pas, attendait.
 
Le monde du vivant démontre peut-être quelques limites à la vie campagnarde telle que le conçoivent ceux qui la théorisent avant de l' avoir expérimentée. L'auteur n' en écarte pas pour autant le courage qu' il y a à se lancer dans cette entreprise et rend très bien compte des difficultés qui affectent le travail de ces nouveaux paysans. Un roman donc moins militant qu' il n' y paraît.

Americana de Luke HEALY

Americana de Luke HEALY aux éditions Casterman, 23.00 euros

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Pas facile de réaliser son rêve américain, Luke Healy en témoigne dans cette grande et longue épopée.

Luke Healy est né en Irlande, un peu de sa famille vit aux États-Unis mais cela ne suffit pas pour lui permette de résider comme il l'entend sur sa terre promise. Il mène des études qui le font séjourner ici et là durant quelques mois dans des universités mais ce n'est pas le but de sa recherche. 

Pour éprouver complètement son besoin d'Amérique il a décidé, depuis qu'il en a eu connaissance, de faire son PCT (Pacific Crest Trail), le graal des randonneurs qui consiste à remonter toute la côte pacifique depuis la frontière du Mexique jusqu'au Canada. Quatre états à parcourir, plus de 4 000 kilomètres de marche, un sentier balisé qui permet de constituer une communauté de marcheurs qui s'entraident, qui s'encouragent et se donnent des conseils. 

C'est ainsi que l'on commence à faire vraiment connaissance avec Luke, son caractère plutôt têtu va non seulement lui servir lors de son grand défi mais encore le rendre d'une certaine manière plus sympathique et plus attachant. Mais au-delà de l'expérience personnelle, Luke Healy nous gratifie de ses dessins mémorables, paysages du désert où la silhouette de Luke se détache suant sang et eau. Puis de fantastiques montagnes forestières agrémentent la grande leçon de géographie de cet album.

Américana nous offre aussi le privilège de cheminer dans des espaces géants que notre imaginaire peut façonner à volonté ce que des photographies ou des films auraient probablement appauvri. Voilà donc un voyage sans fatigue, sans contrainte, nourrit d'anecdotes parfois hilarantes et d'autre fois touchantes. Une expérience humaine démesurée sur ce continent américain toujours plus surprenant quoiqu'on en pense. Merci M. Healy d'avoir pris le temps de dessiner tout ça car vous êtes d'abord un formidable dessinateur et sûrement un grand marcheur.



Une année en poésie

 

Une année en poésie, un poème à partager chaque jour, sélection de Emmanuelle Leroyer, illustré par Frann Preston-Gannon, éditions Gallimard Jeunesse, 29.90 euros :

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La poésie, c'est

le pouvoir de vivre

                      et de voler jusqu'à la Grande Ours

dans l'éclat d'un brin d'herbe

                                                                  René Depestre

         Le bateau et la mer

- Quand je vogue, parfois, j'ai peur de toi.

Ce soir, s'il te plaît,

pourrais-tu comme ce matin être calme ?

demande le bateau à la mer.

- Chut, parle plus doucement,

répond la mer,

il ne faut pas réveiller le vent.

Ne dis rien non plus aux oiseaux, ses amis.

Mais oui, cette nuit,

sois rassuré, c'est promis: 

je ne dormirai que d'une seule vague.

                                    Carl Norac (inédit)

Parce que la préface de ce très bel album parle d'elle-même à travers les mots d'Isabelle Carré, nous lui laissons place:

"Les poèmes qu'on n'oublie jamais, qui nous accompagnent toute la vie, sont ceux de notre enfance. Ils nous aident à saisir le monde à un âge où chaque mot, chaque image recèle encore une part de mystère. Tenir dans sa main un marron ou une feuille morte, et entendre un poème sur l'automne... Faire un bonhomme de neige, sentir la glace fondre sous la langue, et vivre ce petit miracle en compagnie d'un poète, qui ne s'est toujours pas remis de la beauté d'un flocon... Jouer sur la plage, construire des châteaux de sable, puis se souvenir de quelques vers appris à l'école sur les bateaux et la mer qui les porte... (...).

Surtout, les poètes nous "apprennent à voir". Alors, comme Rainer Maria Rilke, Baudelaire et Rimbaud, entraînons-nous à faire un pas de côté. Arrêtons-nous un instant au bord de la route ou au bord de l'eau, pour découvrir autre chose...

Et le soir, avant de dormir, lisons aux enfants tous ces poèmes. Sans doute verrons-nous se former sur leurs lèvres un sourire et même, peut-être, les premiers vers d'une jeune poète."